Opinions - 02.11.2026

Progrès ou mimétisme ? Quand la Tunisie moderniste pratiquait déjà l’économie circulaire et l'innovation frugale

Progrès ou mimétisme ? Quand la Tunisie moderniste pratiquait déjà l’économie circulaire et l'innovation frugale

Par Pr. Mounir Zili - Aujourd’hui, le monde occidental redécouvre la sobriété avec une verve presque doctrinaire. On y parle d’économie circulaire, d’indice de réparabilité, de surcyclage (upcycling) ou de ludification des apprentissages (STEM learning). Des concepts habillés d'un jargon managérial moderne, présentés comme des innovations révolutionnaires. Pourtant, quiconque a vécu la Tunisie des années 1970 éprouve un sentiment de déjà-vu teinté d'amertume.

Ce que l'Occident érige aujourd'hui en «transition écologique» n'est autre que ce que notre pays pratiquait naturellement, sans complexe ni slogans, au cours des premières décennies de son indépendance. Pour l'analyste, un système dépend fondamentalement de ses conditions initiales et de sa mémoire. Or, nous avions tracé une trajectoire d'autonomie remarquable avant d'y laisser introduire du bruit et des perturbations extérieures par mimétisme.

L’enfance des années 70: l’école de la trajectoire créative et du système D

Dans les années 70, l’environnement d'un enfant n’était pas un cadre figé: c’était un réservoir de variables à transformer. La créativité ne s'achetait pas en magasin, elle émergeait de la friction directe avec la matière. Au Souk Sidi Abdessalem à Tunis, on allait dénicher des roulements à billes usagés et des planches de bois de récupération. Avec ces composants, les jeunes Tunisiens construisaient des trottinettes artisanales — devançant de trente ans le «succès d’innovation» de la trottinette urbaine réinventée en Europe dans les années 2000.

La débrouillardise constituait un véritable laboratoire d'expérimentation:

• Le cinéma sonore en carton: Avec une boîte à chaussures, du papier cartonné et deux rouleaux, les enfants concevaient un projecteur d'images déroulantes, couplé à un système acoustique rudimentaire fait de boîtes de yaourt reliées par un fil tendu.

• La valorisation du noyau d’abricot: Rien ne se jetait. Les noyaux séchés devenaient la monnaie d'échange de jeux de précision (La’ab nway meshmesh), tandis que les amandes intérieures agrémentaient la pâtisserie familiale ou servaient à des remèdes artisanaux.

• L’ingénierie végétale: Les tiges séchées de fenouil sauvage (besbès) étaient assemblées pour fabriquer de minuscules cages à cigales ou de petits véhicules légers, enseignant intuitivement le respect des matériaux biosourcés.

• La mécanique de rue: Les jantes de vélos hors d'usage devenaient des cerceaux guidés par un fil de fer courbé, affinant la maîtrise de la dynamique, de la stabilité et de l'équilibre.

Cette pédagogie informelle formait une génération résiliente et créative. Si nous avions institutionnalisé et préservé cette mémoire, nous aurions formé des générations d'adultes à très forte capacité d'innovation.

Rien ne se perd: la durabilité comme processus stationnaire
Au niveau domestique, la notion de «déchet» était quasi inexistante. Le foyer tunisien fonctionnait comme un cycle fermé optimisé:

• Le textile réinventé: Les vêtements usés ne finissaient jamais à la poubelle; découpés en lanières, ils renaissaient sous forme de Klims (tapis traditionnels) robustes.

• La culture de la réparation: Un téléviseur ou un récepteur radio passait entre les mains du réparateur du quartier une, deux, dix fois, traversant les décennies sans obsolescence programmée.

• Le zéro déchet alimentaire: Les épluchures et restes de repas alimentaient directement la basse-cour familiale, bouclant la boucle biologique.

Le grand décalage: de l'enfant créatif à l'atrophie cognitive assistée par l'IA

En basculant dans le mimétisme du modèle occidental de consommation de masse, nous avons altéré notre processus d'apprentissage. Mais l'accélération récente franchit un seuil critique.

Pendant longtemps, le phénomène restait artisanal (l'achat de dossiers pré-rédigés chez le papetier). Aujourd'hui, l'accès généralisé à l'Intelligence Artificielle générative a industrialisé la sous-traitance cognitive, transformant la paresse intellectuelle en réflexe instantané. Ce glissement fragilise les fondements mentaux de la jeune génération:

1. La disparition de l'effort de déduction: Obtenir le résultat sans traverser le chemin mental de la démonstration empêche le cerveau de muscler ses capacités d'abstraction.

2. L'illusion de maîtrise: L'élève s'approprie des productions fluides qu'il serait incapable de défendre ou de reconstruire par lui-même.

3. L'extinction du doute critique: En déléguant le raisonnement à un algorithme, on perd l'habitude d'interroger la validité des sources et de se frotter à l'erreur enrichissante.

Nous sommes ainsi passés d'enfants capables de concevoir un jouet mécanique et d'en déduire les lois physiques à partir de rien, à une génération qui confie à un modèle algorithmique le soin de penser à sa place.

Sortir de la dépendance: pour une stratégie souveraine

Pourquoi avoir abandonné notre autonomie ? Parce que nous avons confondu modernisation et alignement passif. Aujourd'hui, l'Occident revient vers le vintage, le recyclage et le Do It Yourself. Devons-nous encore attendre qu'un signal extérieur valide nos propres traditions?

L'indépendance réelle d'une nation ne se mesure pas seulement à des indicateurs financiers, mais à sa capacité à générer des solutions souveraines. Quatre orientations s'imposent:

1. Repenser l'école autour du «faire» (FabLabs scolaires): Évaluer les élèves sur leur démarche de création, de bricolage et de résolution de problèmes réels.

2. Sanctifier le raisonnement: Valoriser la soutenance orale, la démonstration au tableau et le débat contradictoire pour neutraliser la sous-traitance cognitive.

3. Pédagogiser l'IA: Utiliser l'algorithme comme un aiguillon critique (jouer l'avocat du diable) plutôt que comme une prothèse mentale de substitution.

4. Bâtir un modèle national de durabilité: Transformer notre culture historique de la sobriété en une véritable industrie nationale de l'économie circulaire et du recyclage, sans attendre les normes venues d'ailleurs.

Il est temps de cesser d'être de simples consommateurs passifs d'idées importées. Reconnectons nos enfants avec le génie de l'innovation frugale pour former des adultes capables de piloter, avec rigueur et autonomie, l'avenir durable de notre pays.

Pr. Mounir Zili
Professeur des universités, chercheur en processus stochastiques
& acteur de l’innovation citoyenne.




 

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