Opinions - 27.10.2026

L’iceberg ESG en Tunisie: ce que l’on voit, et tout ce qui se joue en dessous

L’iceberg ESG en Tunisie: Ce que l’on voit, et tout ce qui se joue en dessous

Par Ahmed Guidara. Expert Finances publiques - Il suffit de feuilleter la presse économique tunisienne pour s'en rendre compte: l'ESG est partout. Un rapport de durabilité par-ci, un prix RSE par-là, une photo de plantation d'arbres sur LinkedIn. Rien de tout cela n'est faux. Mais c'est un peu comme regarder un iceberg depuis le pont d'un bateau : on ne voit que la pointe.

Or c'est la partie immergée qui décide de tout. Et en 2026, deux acteurs ont décidé d'aller y voir de plus près: le Conseil du Marché Financier, qui fait entrer l'ESG dans les états financiers, et l'Union européenne, premier client du pays, qui réclame désormais des chiffres carbone qu'on peut vérifier.

Infographie: OneStop ESG

Prenez quelques secondes pour regarder cette image. Au-dessus de l'eau, tout ce qu'on aime montrer: les beaux rapports de durabilité, les labels, les campagnes marketing, les trophées, les grandes promesses. C'est la partie qui se prend en photo, celle qu'on poste sur les réseaux sociaux le jour de la remise du prix.

Puis on descend. Et là, le décor change. Plus de paillettes, mais des mots un peu austères: systèmes de données, contrôle interne, gouvernance, gestion des risques, diligence fournisseurs, scénarios climatiques, matérialité, formation. Rien de spectaculaire. Pourtant, regardez la taille du bloc: la partie immergée est bien plus massive que la pointe.

Ce qui frappe, c'est le message implicite. Une entreprise peut très bien afficher une belle pointe sans rien en dessous, mais elle ne tiendra pas longtemps face à un auditeur, un investisseur ou un client européen exigeant. À l'inverse, celle qui a construit sa base n'a même pas besoin d'en faire trop: ses chiffres parlent pour elle. En somme, l'ESG qui compte vraiment est celui qu'on ne voit pas.

Une pointe qui brille de plus en plus

Soyons justes: la partie visible progresse. En 2025, treize sociétés cotées ont publié un rapport ESG, selon la Bourse de Tunis, qui a elle-même sorti son premier rapport pour l'exercice 2024. 

Côté RSE, une étude du CMF publiée en 2024 indiquait qu'environ trois sociétés cotées sur quatre consacrent un budget à des programmes sociaux ou environnementaux. Et l'État a relevé la barre: avec sa CDN 3.0, publiée en 2026, la Tunisie vise une baisse de 62 % de l'intensité carbone de son économie d'ici 2035 par rapport à 2010, avec une étape à 46,4 % en 2030. La moitié de cet effort, soit 31 %, est inconditionnelle; l'autre moitié dépend de l'appui international.

Le problème, c'est que tout cela peut tenir sur du sable. La loi n°2018-35 sur la responsabilité sociétale des entreprises en est un bon exemple. Plusieurs juristes et observateurs la décrivent comme une déclaration de bonnes intentions, sans véritable obligation de rendre des comptes.

Sous la surface

Sous la ligne de flottaison, il n'y a ni cérémonie ni communiqué de presse. Il y a du travail, souvent ingrat, sur sept fronts.

Sous l'eau Concrètement, pour une entreprise tunisienne
Les données et le contrôle interne Compter l'énergie, l'eau, les émissions ou les accidents du travail avec la même rigueur que le chiffre d'affaires. Le CMF tolère encore du qualitatif pour 2025 parce que beaucoup d'entreprises n'ont tout simplement pas ces chiffres.
Le conseil d'administration Un vrai pilote, un comité qui suit le sujet, des objectifs qui remontent jusqu'au conseil. Ce n'est pas un hasard si la gouvernance arrive en tête de ce que demande le CMF.
La gestion des risques Mettre la sécheresse, les vagues de chaleur, le prix du carbone ou les tensions sociales dans la vraie cartographie des risques, celle que regarde la direction générale.
La chaîne d'approvisionnement Savoir d'où viennent ses matières et dans quelles conditions travaillent ses fournisseurs. C'est précisément ce que les clients européens commencent à exiger.
Les scénarios climat et social Se demander, chiffres à l'appui, ce que deviendrait l'activité avec deux années sèches de plus ou un carbone beaucoup plus cher. C'est l'esprit de la norme IFRS S2.
La matérialité Faire le tri entre ce qui compte vraiment et ce qui fait seulement joli. Le CMF ne demande d'ailleurs que les informations qui pèsent sur la performance financière.
Les compétences Former les financiers, les acheteurs, les responsables de site. La Bourse de Tunis et l'IFC ont lancé en janvier 2026 une deuxième promotion de leur programme d'accompagnement, ouverte cette fois aux entreprises publiques.

Aucun de ces chantiers ne fera la une. C'est pourtant là que se fait la différence entre une entreprise qui parle d'ESG et une entreprise qui le pratique.

Pourquoi on ne peut plus attendre

Pendant longtemps, la partie cachée de l'iceberg pouvait rester dans l'ombre. Ce n'est plus le cas.

D'abord, le régulateur s'en mêle. Pour les comptes arrêtés au 31 décembre 2025, le CMF demande une section ESG dans les notes annexes des sociétés faisant appel public à l'épargne. Elle doit parler de gouvernance, de stratégie, de risques et, quand c'est pertinent, d'indicateurs. Pour cette première année, c'est le principe du «comply or explain»: on peut rester qualitatif, à condition d'expliquer pourquoi et de donner un calendrier. En septembre 2026, le régulateur a annoncé préparer un texte dédié au reporting extra-financier. La période d'apprentissage ne durera pas éternellement.

Ensuite, l'Europe facture le carbone. Depuis 2026, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières est entré dans sa phase définitive. Les importateurs européens d'acier, d'aluminium, de ciment, d'engrais, d'électricité ou d'hydrogène doivent déclarer, puis payer, les émissions contenues dans ce qu'ils achètent. Un fournisseur tunisien qui ne sait pas mesurer les siennes devient vite un fournisseur risqué, donc remplaçable.

Enfin, les clients posent des questions. La directive européenne CSRD ne s'applique pas directement aux PME tunisiennes. Mais leurs clients européens, eux, doivent récupérer des données ESG auprès de toute leur chaîne de fournisseurs. Dans le câblage, les composants automobiles ou la chimie, piliers de l'export tunisien, les questionnaires arrivent déjà.

Bref, ce qui était caché devient un ticket d'entrée, pour vendre en Europe comme pour se financer.

Et maintenant?

La Tunisie a franchi la première marche: l'ESG est devenu visible. La suivante est moins glamour, mais bien plus utile. Pour une entreprise qui veut s'y mettre sérieusement, le point de départ est souvent le même: une analyse de matérialité honnête, un responsable clairement désigné et un sujet suivi par le conseil. Viennent ensuite un premier bilan carbone, un système de collecte de données capable de résister à un auditeur, puis une cartographie des fournisseurs à la lumière de ce qu'attendent les clients européens. Et surtout, former les équipes finance, achats et production, pas seulement le service communication.

Un iceberg ne flotte pas grâce à sa pointe, mais grâce à sa base. Les entreprises tunisiennes qui consolident la leur dès aujourd'hui seront celles que les investisseurs et les donneurs d'ordre choisiront demain.

Ahmed Guidara
Expert Finances publiques

 

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