Opinions - 08.06.2021

Tunisie: Tyrannie dans la démocratie

Tunisie: Tyrannie dans la démocratie

Par Monji Ben Raies - Il est dit que pour avoir un peuple docile, il ne faut pas lui laisser trop de liberté. Un homme qui a faim n’a pas de temps pour réfléchir à sa condition. La pénurie crée le besoin. Donne aux gens ce dont ils ont besoin et ils resteront sages et obéissants.

Triste exemple de l'état de la démocratie de notre pays, où l'autoritarisme de l'État gagne du terrain au détriment des libertés individuelles et où l'absence de démocratie directe, même au niveau local, prive le citoyen d'une véritable participation à la vie politique de son pays, alors qu'il s'agit là d'une aspiration citoyenne constante. Le traitement de la population est aux antipodes des normes du droit national et international et de bien loin en dessous des obligations définies par les critères d'adhésion à la Nation, qui exigent le respect du citoyen.

Conséquence indésirable de la démocratie, une majorité même composée, élue démocratiquement peut opprimer la population si certains droits pour protéger la population ne sont pas reconnus. Au départ, le mot « Démocratie » et ses dérivés (Démocrate, Démocratique) agissent comme des repoussoirs, des étiquettes connotées péjorativement qui évoquent la participation du peuple aux affaires publiques et l’irrationalité, la turbulence et un certain chaos. Le mot "démocratie" révèle que la Tunisie d’après 2011 a été associée à la "démocratie" en raison de stratégies discursives des membres de l'élite politique qui cherchaient à accroître leur capacité de mobiliser les masses à l'occasion des risques de guerres civile, et non pas à la suite de modifications constitutionnelles ou institutionnelles qui auraient justifié un changement d'appellation du régime. La grande pauvreté où vit plus de la moitié de la population démontre que le mouvement de protestation inspiré par le printemps arabe n’a ni réussi à rendre la vie meilleure aux Tunisiens ni contribué à démocratiser le pays. La Tunisie se trouve toujours dans un état de profonde division et de crise devenue structurelle au fil des années, politique, sociale et économique, et qui semble reporter sine die l’horizon de la stabilisation et de la réconciliation dans le pays. Aussi est-on en droit de s’interroger sur le legs véritable de la Rébellion de 2010-2011. De fait, la « transition » Tunisienne autour de laquelle tant d’encre a coulé ces dernières années a-t-elle véritablement eu lieu, ou ne se réduit-elle, en définitive, qu’à une coquille vide, qui se résorbe comme peau de chagrin ?Alors que le renversement du régime précédent avait donné l’espoir à de nombreux Tunisiens d’un réel changement, d’un affranchissement définitif du joug de la tyrannie, la « libération »promise a rapidement pris les traits d’un nouvel asservissement, mais sous d’autres formes. Beaucoup considèrent ainsi qu’au diktat de l’ancien ordre politique ne s’est finalement substituée qu’une nouvelle tyrannie, celle de la violence quotidienne multiforme, et celle pratiquée par une ‘’élite’’ politique autoproclamée corrompue, centrée sur ses seuls intérêts. La Tunisie est en effet aujourd’hui l’un des pays les plus corrompus au monde, (selon l’organisation non-gouvernementale « Transparency International »), tandis que le pouvoir central tend à prendre un visage de plus en plus autoritaire qui reproduit certaines dérives du passé et fait peser de nombreuses incertitudes sur l’évolution du pays à court et plus long terme.

Plus d’une décennie de gestion désastreuse

Tout en Tunisie démontre que la démocratie ne peut être un produit importé, ni imposé, aux motifs profondément idéologiques, improvisée et plus encore meurtrière. Un bref rappel des erreurs fondatrices commises par les coalitions successives dès leur installation permet, à ce titre, de mieux comprendre pourquoi et comment la situation a très vite dérapé sur le terrain, et dans quelle mesure les élites politiques ont, en quelque sorte, créé les conditions de leur propre embourbement. En confondant la mise à bas du régime ancien avec celle, beaucoup plus grave et devenue irréversible, de l’État Tunisien et de ses institutions, les forces de la rébellion ont, en effet, d’emblée posé les jalons d’un chaos durable. In fine, c’est une transition grossière et plus encore déconnectée des réalités sociales et historiques du pays qui a pris place en Tunisie ces dernières années et qui, telle qu’elle avait été conçue et constitutionnalisée, avait peu de chances d’accoucher d’une véritable démocratie. De plus, et bien qu’une majorité de Tunisiens aspirât à se débarrasser du tyran, les dirigeants promus au pouvoir depuis 2011, étaient pour la plupart d’anciens exilés coupés du pays parfois depuis plusieurs décennies. Réfugiés dans la zone verte, ils faisaient figure d’« opposition de grands hôtels » aux yeux d’un grand nombre, et ont, de fait, été souvent plus disposés à régler leurs comptes avec les adversaires du passé qu’à offrir au peuple une vision d’avenir. La fin du régime précédent ne s’est donc pas traduite par une quelconque amélioration de la situation en Tunisie, mais au contraire par une dégradation continue. Tout ce qui a suivi ne ressemble, en effet, qu’à une succession de petits arrangements qui n’ont, il faut le reconnaître, à aucun moment, permis de remédier à ces mesures désastreuses. Sur un plan sécuritaire, ils ont échoué à apporter la stabilité et le bien-être initialement promis à la population. Ainsi, la résistance populaire croissante et les tensions notamment religieuses menacent également de connaître un nouveau regain. Pour cause, la composante laïque, mise en marge des instances politiques depuis 2011, rejette de plus en plus violemment le monopole des islamistes et affiliés sur les affaires du pays, ainsi que les ingérences de la Turquie, du Qatar, de l’Algérie et de l’Egypte. Beaucoup d’autres Tunisiens, partagent ce sentiment d’une transition confisquée.

Une impasse politique devenue structurelle

S’est ouverte une phase d’impasse politique depuis des mois, dont on ne voit plus le terme, par le biais de laquelle le chef du gouvernement actuel est parvenu à se maintenir au pouvoir en s’assurant une majorité favorable au Parlement après maintes tractations et de nombreuses tentatives d’intimidation. Depuis l’investiture du chef du gouvernement comme Premier ministre, la mouvance politique, conduite par le Chef de l’Etat, entretient des relations particulièrement complexes avec le gouvernement et le parlement, s’opposant et s’alliant tour à tour selon les circonstances. Dans l’ensemble, il n’est donc pas si surprenant de voir la crise ressurgir systématiquement au cœur de l’actualité. La politique du Premier ministre et les modalités de gestion de l’État ne sont que clientélisme et corruption. Plusieurs députés mettaient en lumière l’absence de consultation de ses partenaires par le gouvernement, sur certains dossiers cruciaux tels que la politique sécuritaire, actuellement aux seules mains du chef du gouvernement après que le portefeuille ministériel de l’Intérieur soit demeuré vacant du fait de graves désaccords avec le chef de l’Etat. Au lieu d’essayer de calmer la tempête, le Chef du gouvernement a préféré ignorer ces critiques fort du soutien de la de la branche Tunisienne des Frères musulmans formant la coalition majoritaire islamiste au parlement.

Dérives du pouvoir, un nouvel autoritarisme

Ces déchirements éclairent sur l’existence d’un problème beaucoup plus structurel et très inquiétant pour l’avenir du pays, celui d’une pratique du pouvoir encore largement inchangée. Il semblerait, en effet, que la rébellion de 2011 n’ait pas contribué à « démocratiser » la Tunisie, mais plutôt abouti à une perpétuation de l’autoritarisme passé. Il s’agit du reste de la principale accusation aujourd’hui portée contre le fonctionnement des institutions constituées de l’Etat et de la justice pour couvrir des méfaits qui leur sont reprochés de complots contre l’Etat, de trahison, de corruption, clientélisme et népotisme. L’actuel Premier ministre a toutes les allures d’un « dictateur », usant des mêmes instruments de musellement politique et de verrouillage social que le président de l’ancien régime.

Plus symptomatiquement, l’oppression féroce des dernières mesures prise, fournit une illustration édifiante de cette dérive autoritaire du pouvoir. De fait, au lieu de privilégier le dialogue et la négociation avec la rue tunisienne, le gouvernement n’hésite pas à déprimer au sang, la population de sa décence de vie et de son pouvoir d’achat au point d’acculer 80% des Tunisiens aux portes de la pauvreté, ce qui n’est pas sans rappeler à beaucoup les pires heures de la dictature précédente. Elle témoigne sans conteste d’une permanence encore bien réelle de l’autoritarisme en Tunisie, sous couvert d’avancement démocratique. Les dirigeants d’Ennahdha ont été les artisans et ont validé la loi de finances source des dernières augmentations des prix, du sucre et des produits de forte consommation, d’une gravité sans précédent compte tenu de la situation matérielle désastreuse de 80% des ménages ; ce faisant, ils étaient conscients du mécontentement des tunisiens à ce propos, qui pourrait coûter extrêmement cher au pays. Le peuple ne peut en supporter davantage, croulant sous une pression fiscale surréaliste et des augmentations du prix des produits de première nécessité, quasi-quotidiennes sur les mêmes produits, agressives et sans commune mesures.

Le système éducatif lui-même n’est pas en reste. Le coûte que coûte a remplacé la valeur de la formation et la crédibilité des diplômes nationaux. Il faut à tout prix finir l’année dans la meilleure routine que possible, quitte à sacrifier le niveau d’éducation. Les examens nationaux comme les concours de sixième et de neuvièmes années, tout comme l’examen du Baccalauréat ont été allégés, comme s’il s’agissait de produits de régime, de beurre ou de yaourt sans matières grasses. Les conséquences de ce type de compromis ont un prix que les élèves vont devoir payer lorsqu’ils seront confrontés à leur avenir avec un diplôme qui ne vaut même pas le prix du papier sur lequel il est imprimé.

Cette configuration soulève une interrogation plus fondamentale ; la transition tunisienne a-t-elle eu lieu ? Autrement dit, peut-on considérer que le pays est véritablement sorti de la tyrannie pour passer à un ordre démocratique ? Force est de constater que la greffe politique de ces dernières années s’est souvent davantage apparentée à un calendrier formel, conduit sous pression de forces occultes, qu’à un ancrage de la démocratie dans les actes et les esprits.

D’une violence à l’autre, l’histoire se continue

En considérant de plus près le temps long de l’histoire tunisienne, au fond le pays ne semble être passé que d’un état de violence, pour ne pas dire de « barbarie » (Michel Seurat, L’État de barbarie, Paris, Le Seuil, 1989) à un autre. Et celui-ci risque de se poursuivre, compte tenu de l’héritage qui est celui de la Tunisie. Par ailleurs, on a toujours trop tendance à oublier dans quelle situation précaire se trouvait déjà le pays, après un long coma social. La violence n’a cessé de marquer le conflit sociopolitique tunisien dans son ensemble, à des degrés parfois extrêmes. Elle a surtout été un obstacle clé à la réconciliation et à la reconstruction réelle. Ainsi, à une vision qui voudrait que la Tunisie soit aujourd’hui stabilisée répondent des menaces quotidiennes, qui visent à la fois la population et les institutions, perçu par le peuple comme le nouvel ennemi. L’Islamisme demeure, à ce titre, la menace la plus sérieuse pour la Tunisie, une menace à laquelle les mesures et les forces de sécurité ne parviennent pas à répondre. Et pour cause, celles-ci sont elles-mêmes prisonnières des logiques partisanes ambiantes, et ne bénéficient plus d’aucun entraînement. Les Frères musulmans, qui ont juré la perte de l’Etat tunisien, exercent sur la population tunisienne une véritable tyrannie, avec la complicité du parlement et du gouvernement. Les institutions de l’Etat sont la proie d’individus sans scrupule, le banditisme a envahi la rue, la corruption est institutionnalisée et la criminalité galopante. Le peuple est exaspéré et en colère, …

L’illusoire réconciliation institutionnelle

La relance du processus de réconciliation institutionnelle, à laquelle continuent d’appeler de nombreuses forces politiques et citoyennes, paraît pour l’heure encore très compromise. Jusqu’ici, toutes les tentatives pour amorcer cette réconciliation et permettre aux différentes parties de surmonter leurs divergences se sont soldées par une série d’échecs. Lors de la dernière visite du président de la République à Bruxelles, pour le sommet Union Européenne-Tunisie, les responsables européens, lui ont intimé l’ordre de mettre fin à son entêtement, et de ne plus aggraver la crise politique en Tunisie. Ce fait diplomatique constitue une ingérence étrangère dans les affaires intérieures de l’Etat qui va à l’encontre de sa souveraineté et risque d’aggraver la crise. Vidé de son sens à ce point, le thème de la réconciliation s’est transformé en simple mascarade et discours de façade, voire en instrument politique cynique. Pour preuve, le comportement de certains membres du gouvernement, ou de l’administration qui, non contents d’affirmer leur opposition au chef du gouvernement, font de l’obstruction et de la résistance aux décisions. Par ailleurs, la région du Kram vit sous la tyrannie de son maire. Ce sinistre personnage, non seulement défit l’Etat central, dont il ne reconnait pas l’autorité, mais prend des décisions arbitraires et qui constituent de flagrants abus de pouvoir. Il conteste les lois et décrets en vigueur, prend des arrêtés municipaux pour imposer ses propres interdits, viole systématiquement les droits de ses administrés. Plusieurs plaintes ont été déposées à son encontre pour abus et détournement de biens publics, corruption et malversations et pour abus de pouvoir et mauvaise gouvernance. De surcroit il ordonne la perception de contributions fiscales non consenties par le parlement (création d’un fonds de la Zakat spécialement pour la municipalité de la ville). Des administrés de la ville, notamment des commerçants, ont vu leur commerce fermé discrétionnairement, simplement parce qu’ils ont manifesté leur désaccord envers le maire de la ville. Ce sont des comportements de mafieux et de racketteurs d’un autre temps. Ce personnage se prendrait-il pour la réincarnation d’Al Capone ? Dans tous les cas, sa place est en prison ou dans un hôpital psychiatrique. En fin de compte, il semble irréaliste d’espérer une stabilisation rapide du pays tant les maux de l’histoire restent grands, et empêchent encore une majorité de Tunisiens d’entrevoir l’avenir. La réussite d’une réconciliation supposerait que celle-ci s’incarne dans un gouvernement national, tourné vers l’intérêt de tous et de chacun, et non plus vers celui d’un groupe restreint. Une réconciliation supposerait aussi de réunir tous les acteurs Tunisiens à la table des négociations, y compris les opposants qui, tant qu’ils ne seront pas ramenés à une vie civique, ne déposeront pas les armes. Il en va de même pour les régions décentralisées, et aujourd’hui largement laissées pour compte.

Apres la pandémie, entre incertitudes et défis

Une page historique va indiscutablement être tournée en Tunisie, celle d’une gestation ayant duré plus d’une décennie. Mais le pays reste miné par les tensions entre communautés et par des violences que l’État ne parvient pas à endiguer. Les défis sont donc nombreux pour les semaines et les mois à venir, au premier rang desquels la nécessité de trouver une issue à l’interminable crise qui ronge la vie politique tunisienne depuis des années et plus particulièrement celle-ci. Au niveau économique, la Tunisie ne possède pas d’immenses réserves pétrolières, lui rapportant chaque année des centaines de milliards de dollars. Mais ce manque économique stratégique prend aussi les traits d’une véritable « bénédiction » en systématisant moins les réflexes de prédation à tous les échelons du pouvoir et de la société. Cette prédation règne déjà sur le peu dont dispose la Tunisie, et se voit aggravée par le délabrement actuel du pays. Les services de base comme la distribution d’électricité et d’eau sont en train de pointer aux abonnés absents, plus de la moitié de la population vivant aujourd’hui dans la plus grande pauvreté.

D’un point de vue géopolitique, l’évolution intérieure de la Tunisie aura aussi de sérieuses répercussions sur les équilibres de la région dans son ensemble. En effet, à l’heure où le pays semble progressivement réaffirmer sa souveraineté, l’inquiétude est palpable quant à l’issue de la crise politique intérieure, mais aussi des affrontements qui opposent Tunis et la frange littorale du pays aux provinces du Nord-Ouest et de l’intérieur. Enfin, l’émergence de pouvoirs islamistes en Tunisie, semble pousser vers une alliance renforcée avec l’Égypte, la Turquie, le Qatar ou encore l’Algérie et la Libye, et il s’agit là sans doute de la plus grande inquiétude nourrie à ce jour. Si la Tunisie a constitué un « contre-modèle » évident pour les révolutionnaires arabes en démontrant, a posteriori, qu’un élan démocratique pouvait surgir même par le biais d’une ingérence extérieure, le pays reste le premier du Monde arabo-musulman à être sorti de l’autoritarisme et à avoir fait l’expérience d’une transition, quand bien même serait-elle mal achevée. À ce titre, son expérience récente pourrait révéler que la trajectoire tunisienne de ces dernières années, à la fois complexe et violente, rappelle combien la démocratie est un idéal difficile à atteindre. En retour, les insurrections arabes pourraient-elles faire prendre conscience à ses citoyens qu’ils ne sont pas condamnés au désespoir mais également capables d’exiger des comptes à leurs gouvernants s’ils sont mus par un même idéal de dignité et de justice.

Monji Ben Raies
Universitaire, juriste internationaliste et politiste
Enseignant et chercheur en Droit Public et science politique
Université de Tunis El Manar
Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Tunis.


 

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