Opinions - 19.01.2014

L'argent du sport: Le nerf de la guerre

Le football a vécu un certain samedi 13 novembre 1985 un fait insolite: pour la première fois, un joueur dispute deux matches le même jour, dans deux pays différents et pour le compte de deux compétitions.

C’est le Danois Soren Lerby et son club le Bayern de Munich qui sont les co-artisans de cet exploit avec le concours du sélectionneur scandinave. Cet après-midi-là le milieu du terrain, alors âgé de 28 ans, disputa une heure de jeu à Belfast lors du match  qualificatif pour la Coupe du monde entre l’Irlande du Nord et le Danemark, laissant son équipe mener 3-1 ( score final 4-1) avant de rejoindre à Bochum ( nord de l’Allemagne), par jet privé, ses partenaires du Bayern pour prendre part à un match de coupe qui l’implique toute la seconde mi-temps et les prolongations (1-1).  Il est sans doute inutile d’épiloguer sur la signification d’un tel événement, mais le poids de l’argent a fait en la circonstance une démonstration on ne peut plus convaincante. Les dirigeants du Bayern ont sans doute cherché autant la performance sportive que le retentissement de cette entreprise.

L’invasion grandissante de la télévision

L’argent du sport a cinq sources principales: les droits de télévision, la publicité, le sponsoring, le merchandising et les recettes des stades. La taille du club détermine sa capacité à drainer ces ressources ; et c’est naturellement l’environnement économique qui décide de l’essentiel de sa surface financière. Mais le diktat des télévisions est aujourd’hui un fait incontournable: la répartition des matches à travers les jours de la semaine et les horaires doivent obéir à un souci de diffusion du maximum de rencontres pour amortir les droits et drainer les annonceurs partout où le direct est prévu. On est allé jusqu’à programmer des matches à 11h.

Nouveaux rapports

Parmi les conséquences évidentes de l’impact de l’argent sur la mentalité de l’athlète, on peut mentionner l’établissement d’un nouveau rapport avec son club formateur. Dès que l’ambition du sportif dépasse la taille de son club, c’est toujours l’argent qui en filigrane décide de tout. Rares sont les exemples qui échappent à cette règle. Le cas le plus célèbre d’une fidélité absolue adossée à une sagesse étonnante est celui de l’Italien Gigi Riva. En effet, le sarde de Cagliari qui a conduit son club au titre en 1970 a décliné une offre alléchante de la Juventus  (un milliard à l’époque) arguant qu’à ce prix, il n’était pas en mesure d’assumer la responsabilité de ce transfert, l’obligation de résultat découlant de l’investissement, et de supporter la pression du public et le poids des matches. Ainsi, le joueur s’est soustrait à la dictature de l’argent et ses conséquences perverses.

Mais le phénomène ne s’est pas estompé pour autant, surtout avec le développement de la télévision qui a provoqué une révolution dans la culture économique et commerciale en faisant de la publicité un vecteur incontournable et puissant. C’est donc le tandem télévision-publicité qui a métamorphosé le sport en le transformant en véritable industrie qui doit fonctionner selon les mêmes mécanismes même si le risque est supérieur en raison de l’incertitude du résultat.

Le CIO: les revenus colossaux des droits de TV

L’évolution des droits de télévision est très édifiante : les Jeux Olympiques, lors des années 1970, drainaient des recettes de l’ordre de 300 mille dinars au CIO au titre des Droits de télé, dont environ la moitié provenant de la Rai, en raison de certaines exclusivités. Depuis, le montant a grimpé de manière exponentielle d’une édition à l’autre. En 2012, ces droits on rapporté au CIO, la somme de cinq milliards de dinars. Naturellement, le CIO en reversent aux fédérations internationales et aux comités nationaux une grande partie pour remplir leur mission et répondre à l’appel de Pierre de Coubertin qui cherchait à ennoblir et fortifier le sport dans la durée tout en précisant que «l’important n’est pas le triomphe, mais le combat ; que l’essentiel n’est pas de gagner mais de s’être bien battu.»

Ancrage économique

En Tunisie, il n’est pas fortuit que les quatre grands clubs se soient implantés dans les trois pôles économiques du pays. Depuis l’instauration du professionnalisme, le fossé s’est définitivement creusé entre ce qu’on a appelé la bande des quatre et les autres d’autant que la FTF, sous l’impulsion de Raouf Najar, avait déjà confié aux clubs  l’organisation de leurs rencontres. A titre indicatif, le rapport entre le budget d’un  club «ordinaire» et celui d’un grand club était de un à deux. Depuis quelques années, il est devenu de un à cinq, voire huit ou dix. Dans ces conditions, la course au titre est circonscrite entre les quatre clubs nantis. Quelques tentatives ont été entreprises par l’US Monastir en 2006-07 et le CA Bizertin pour briser ce monopole  il y a deux ans mais qui n’ont pas abouti en raison essentiellement de l’écart financier.

Crise aiguë

La révolution tunisienne n’a pas encore servi ni sauvé le sport. Les problèmes de sécurité ont pénalisé les clubs avec l’instauration du huis clos. Conséquence immédiate : les recettes directes des clubs ont disparu, plongeant la majorité dans une crise financière sans précédent. Les déficits ont même créé des rapports conflictuels entre les joueurs et leurs employeurs pour défaut de règlement de salaires. Les dirigeants sont même interdits de chéquiers pour émission de chèques sans provision, et traînés même devant les tribunaux. C’est l’envers de la médaille d’un professionnalisme qui n’a pas été accompagné dans son lancement pour lui garantir le mûrissement. Le compromis trouvé en 2012-13  autorisant uniquement le public de l’équipe recevante à assister aux rencontres n’a pas résolu le problème économique des clubs d’autant que les quotas brillent par leur modestie. Cela équivaut à voir le sport tunisien régresser et s’éloigner de ses objectifs internationaux. Si à l’exception de l’Espérance tous les clubs connaissent une crise financière, les déficits du CA (15 milliards), de l’Etoile (12 milliards) et du CSS (5 milliards) annoncent des difficultés structurelles aux conséquences imprévisibles.  

Le statut du dirigeant est sans doute au cœur de cette problématique. La bonne gestion du sport requiert une qualification, une expérience managériale et un  engagement sans faille et dans la durée. Or, l’instabilité des dirigeants est un handicap majeur d’autant que souvent les sortants n’agissent pas dans le sens d’une politique à long terme, d’où des conflits récurrents lors des passations. Mais il faut relever que l’argent n’a pas toujours rendu le meilleur service au sport quand certains dirigeants avaient, il y a quinze ou vingt ans, injecté beaucoup de liquidités sans se soucier de l’inflation créée et de la nouvelle configuration dans les rapports entre joueurs et clubs. Les conséquences sont aujourd’hui flagrantes et le plus difficile consiste à trouver des dirigeants de qualité, rayonnants et motivés. Et surtout conscients de l’impact à moyen et long termes de leur gestion…n

M.K.

 

Tags : sport   T  
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