News - 20.10.2026

Mourad Bourehla - Midterms américaines: Quand la bataille du Congrès devient une affaire de puissance

Mourad Bourehla - Midterms américaines: Quand la bataille du Congrès devient une affaire de puissance

Par Mourad Bourehla(*) - Les élections de mi-mandat de novembre 2026 ne seront pas seulement un rendez-vous de politique intérieure américaine. Elles pourraient aussi mettre à l’épreuve la capacité de Washington à financer sa défense, à conduire sa politique étrangère et à rassurer ses alliés. Derrière la bataille pour le contrôle du Congrès se dessine une question plus profonde: que devient la puissance américaine lorsque la polarisation politique commence à peser sur la capacité même de décider?

À Washington, les batailles électorales ont rarement des conséquences limitées aux frontières américaines. Les élections de mi-mandat, les midterms, constituent traditionnellement un moment de rééquilibrage entre la Maison-Blanche et le Congrès. Tous les sièges de la Chambre des représentants et une partie du Sénat sont alors renouvelés.

Mais les midterms de novembre 2026 interviennent dans un contexte particulièrement tendu. Les États-Unis sont engagés dans un conflit avec l’Iran, les dépenses militaires augmentent et les relations entre la Maison-Blanche et le Congrès restent profondément marquées par la polarisation politique.

C’est précisément cette rencontre entre politique intérieure et puissance extérieure que met en lumière le dernier épisode de The Assessment, le podcast de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), intitulé «US midterms: winds of fury».

L’IISS pose une question qui peut paraître technique mais qui ne l’est pas : si les démocrates reprennent la majorité à la Chambre des représentants le 3 janvier 2027, le Congrès parviendra-t-il à adopter avant le 31 mars un budget annuel complet pour le département de la Défense?

Le résultat des modèles d’intelligence artificielle examinés dans l’émission est plutôt surprenant: 34 % seulement ont prédit son adoption. Mais les statistiques récentes apportent un élément de nuance : au cours de 12 des 15 derniers exercices budgétaires, le Congrès avait réussi à adopter les crédits annuels de défense avant la fin du mois de mars.

Cette différence entre la prévision algorithmique et l’expérience politique rappelle surtout que les institutions américaines fonctionnent aussi avec des compromis, des rapports de force et, parfois, des accords conclus au dernier moment.

Derrière cette question budgétaire apparaît alors un problème beaucoup plus large: la puissance américaine dépend-elle désormais autant de la capacité de Washington à gouverner que de ses capacités militaires?

Le budget militaire: une question stratégique

Les États-Unis disposent toujours d’un appareil militaire sans équivalent en termes de capacités globales, d’un réseau d’alliances et d’une industrie de défense capable de produire des équipements parmi les plus sophistiqués au monde. Mais la puissance militaire repose aussi sur la capacité à les financer, à les entretenir, à renouveler les stocks et surtout à une planification pluriannuelle.

Lorsque le Congrès ne parvient pas à s’entendre, le gouvernement peut fonctionner grâce aux continuing resolutions, ces lois de financement provisoire qui permettent de maintenir les activités de l’État. Mais elles offrent moins de visibilité qu’un véritable budget et peuvent compliquer la planification de programmes militaires qui, eux, s’inscrivent dans le long terme.

Pour le Pentagone, une armée ne se prépare pas seulement pour le mois suivant. Elle doit anticiper les conflits futurs, maintenir ses équipements, former ses personnels, renouveler ses munitions et investir dans les technologies qui détermineront les rapports de force de demain.

La question de la military readiness devient donc directement liée à la stabilité du processus budgétaire. Et la guerre contre l’Iran rend cette question encore plus sensible.

Selon le Congressional Budget Office, le conflit avait coûté environ 38 milliards de dollars au département de la Défense au 1er août 2026, principalement en raison du remplacement des munitions et équipements perdus, de l’augmentation des heures de vol, des opérations et des dépenses de carburant. Le CBO estime que la poursuite des opérations pourrait entraîner plusieurs milliards de dollars de dépenses supplémentaires chaque mois.

Ce chiffre donne une idée de la pression qui s’exerce désormais sur le budget militaire américain. Il ne s’agit pas seulement de financer la guerre en cours. Il faut également reconstituer les stocks utilisés et préserver les moyens nécessaires à d’autres éventualités.

C’est là que le problème devient stratégique.Washington doit gérer simultanément le conflit avec l’Iran, la compétition avec la Chine, la relation avec la Russie, la sécurité européenne, l’Ukraine, la cybersécurité, l’espace et les nouvelles technologies militaires.

Les engagements sont nombreux, les théâtres d’opération multiples et les ressources, aussi considérables soient-elles, ne sont pas illimitées.
La politique intérieure devient alors une variable de la stratégie extérieure.

Une Amérique puissante, mais confrontée à ses propres divisions

Il serait toutefois trop simple de considérer qu’un Congrès divisé conduira automatiquement à la paralysie. Les chiffres rappelés par l’IISS en témoignent. Malgré les affrontements politiques, le Congrès a régulièrement réussi à adopter les crédits de défense dans les délais considérés.

Mais quelque chose a changé, la polarisation politique américaine ne porte plus seulement sur les impôts, les dépenses publiques ou les programmes sociaux. Elle touche désormais directement aux questions de politique étrangère et à l’utilisation de la force militaire.

Le débat sur la guerre avec l’Iran porte à la fois sur son coût, sa durée, ses objectifs et sur les pouvoirs respectifs du président et du Congrès. Il renvoie à une vieille question du système politique américain : jusqu’où le président peut-il engager les forces américaines et dans quelle mesure le Congrès peut-il exercer son contrôle par le financement et les pouvoirs qui lui sont attribués par la Constitution?

Ce débat n’est pas nouveau. Mais lorsqu’un conflit se prolonge, il prend une autre dimension.

Le budget devient alors un instrument de contrôle politique. C’est à ce moment que les midterms cessent d’être seulement une affaire électorale américaine. Le résultat du scrutin déterminera la composition d’un Congrès qui devra ensuite se prononcer sur les crédits militaires, mais aussi sur les conditions dans lesquelles les États-Unis poursuivront leurs engagements extérieurs.

Pour les alliés de Washington, l’enjeu est considérable.

Ils ne regarderont pas uniquement le résultat des élections. Ils observeront surtout ce qui se passera après, les adversaires des États-Unis observeront naturellement les mêmes phénomènes, mais avec une autre grille de lecture.

Une démocratie divisée n’est pas nécessairement une puissance faible. Les États-Unis conservent des atouts considérables. Mais lorsqu’une division politique commence à affecter la capacité de décider, de financer et de tenir un engagement dans la durée, elle devient elle-même un facteur stratégique.
La puissance ne consiste pas seulement à pouvoir agir. Elle consiste aussi à pouvoir décider d’agir, à financer cette décision et à la maintenir suffisamment longtemps pour qu’elle produise ses effets.

Et cette interrogation dépasse largement les frontières américaines.

De Washington à la Méditerranée: pourquoi la Tunisie regarde aussi vers les midterms

L’Europe est directement concernée.

Au sommet d’Ankara de juillet 2026, les Alliés de l’Otan ont réaffirmé leur engagement envers l’article 5 et le lien transatlantique, tout en poursuivant la montée en puissance des capacités européennes. Les pays européens de l’Alliance et le Canada avaient augmenté leurs investissements dans les besoins militaires fondamentaux de plus de 139 milliards de dollars en 2025, tandis que l’objectif de porter les dépenses de défense et de sécurité à 5 % du PIB d’ici à 2035 était confirmé.

Cette évolution ne signifie pas la disparition du rôle américain en Europe. Elle montre plutôt que les Européens prennent progressivement davantage en charge leur propre sécurité, tout en continuant à considérer le lien transatlantique comme essentiel.

Les midterms américaines ajouteront donc une variable à une réflexion déjà engagée dans les capitales européennes: comment renforcer l’autonomie de l’Europe sans affaiblir le partenariat avec les États-Unis?

Au Moyen-Orient, les interrogations sont encore plus immédiates. La guerre avec l’Iran a déjà un coût financier et militaire important. Plus elle se prolonge, plus elle oblige Washington à arbitrer entre les besoins du conflit actuel et les exigences de sa stratégie globale.

La Méditerranée est directement concernée par la stabilité des routes maritimes, l’approvisionnement en énergie, le phénomène des flux migratoires et les défis sécuritaires, notamment dans le Sahel africain. Un éventuel changement dans les priorités américaines aurait donc des répercussions indirectes sur l'ensemble de l’espace euroméditerranéen.

Dans ce contexte, est-il important de mentionner le récent exercice Phoenix Express 2026, qui vient de s'achever à La Goulette, et qui en fournit une illustration concrète. Organisé du 7 au 18 septembre sous l'égide d'Africom et conduit par la VIe flotte américaine, il a réuni des forces navales nord-africaines, européennes et américaines de 13 pays autour de la sécurité maritime en Méditerranée méridionale.

La Tunisie a également accueilli en avril une nouvelle édition d'African Lion, le grand exercice multinational organisé par Africom, auquel participaient les États-Unis, la Tunisie et de nombreux partenaires internationaux. Notre pays participe régulièrement à d’autres exercices: Flintlock et Spear.

Ces exercices donnent une dimension très concrète à la relation sécuritaire tuniso-américaine. Ils montrent aussi que, malgré les débats sur les priorités de Washington, la Méditerranée méridionale reste un espace dans lequel les États-Unis continuent d'investir dans la coopération avec leurs partenaires.

Pour la Tunisie, l'enjeu est donc de comprendre comment les priorités américaines pourraient évoluer après les midterms.

Si les États-Unis doivent consacrer davantage de ressources au Moyen-Orient ou à la compétition stratégique avec la Chine, les partenaires régionaux, notamment européens, pourraient être appelés à jouer un rôle plus important dans leur propre environnement de sécurité. Cela pourrait concerner la surveillance maritime, la lutte contre le terrorisme, la sécurisation des espaces maritimes et la coopération entre forces armées.

Pour les pays du Maghreb, cette évolution impose surtout de conserver une marge de manœuvre. L'Europe restera un partenaire essentiel, les États-Unis conserveront leur poids stratégique, tandis que la Turquie et les pays du Golfe continueront à jouer un rôle croissant dans l'environnement méditerranéen et moyen-oriental.La Tunisie, par sa position géostratégique, se trouve précisément à l'intersection de ces dynamiques.

C'est pourquoi les midterms américaines seront suivies depuis Tunis avec l’attention qui le mérite, car si le scrutin est américain, certaines de ses conséquences pourront être méditerranéennes.

Il est évident que les États-Unis demeurent une puissance majeure. Leur supériorité militaire, leur poids économique, leur avance technologique et leur réseau d'alliances sont considérables. Rien ne permet de penser que cela changera du jour au lendemain.

Mais la puissance n'est jamais seulement une accumulation de moyens. Elle dépend aussi de la capacité d'un État à prendre des décisions, à les financer et à convaincre ses partenaires qu'elles pourront être maintenues.

Le monde ne regardera pas seulement qui remportera les élections. Il regardera ce que l'Amérique sera encore capable de décider après les élections et c’est là que réside l’intérêt de l’analyse de l’IISS de s’interroger sur la relation entre politique intérieure, puissance militaire et crédibilité internationale.

Et c'est précisément à ce moment-là que la bataille du Congrès deviendra une affaire de puissance.

Mourad Bourehla
(*) Ancien ambassadeur

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