Du donnant-donnant en milieu académique: entre coopération éthique et dérive clientéliste
Par Pr Dhia Bouktila - L’éthique académique est devenue, depuis quelque temps, un objet de surenchère discursive. Chartes, comités d’éthique, codes de conduite, plateformes numériques et publications dédiées se sont multipliés, donnant l’image de certaines universités soucieuses de leurs normes et de leurs valeurs. Pourtant, cette inflation normative et textuelle ne va pas toujours de pair avec une transformation effective des pratiques.
Dans certains contextes, l’éthique tend à être mobilisée comme un discours de façade, parfois accompagnée de productions intellectuelles qui relèvent davantage d’une logique de communication ou de propagande défensive que d’une réflexion critique authentique sur les rapports de pouvoir, les asymétries statutaires et les mécanismes informels de gouvernance.
C'est dans ce cadre que la notion de «donnant-donnant», omniprésente dans les pratiques académiques quotidiennes, mérite d’être interrogée. Loin d’être en soi problématique, elle peut cependant basculer d’une coopération légitime vers une dérive éthiquement polluée.
Le «donnant-donnant» comme principe structurant de la vie académique
L’université et les institutions de recherche fonctionnent nécessairement sur des formes d’échange: échange de savoirs, de compétences, de temps, de reconnaissance et de ressources. La collaboration scientifique, la co-signature, l’encadrement doctoral ou encore l’accès aux infrastructures reposent tous sur des formes explicites ou implicites de réciprocité. En soi, le «donnant-donnant» n’est donc ni suspect ni condamnable. Il devient problématique uniquement lorsqu’il cesse d’être académiquement justifiable, moralement symétrique et institutionnellement transparent.
Le «donnant-donnant» éthiquement acceptable: une logique de coopération légitime
Ethiquement acceptable, il s’inscrit dans une logique de coopération académique légitime, orientée vers la production et la transmission des connaissances. Il se caractérise par plusieurs principes fondamentaux:
• un échange de compétences et de contributions scientifiques, et non de faveurs personnelles;
• des contreparties explicites et académiquement fondées, telles que le travail scientifique ou la responsabilité intellectuelle partagée;
• une symétrie morale, même en présence d’une asymétrie statutaire, notamment entre encadrant et doctorant, qui ne doit jamais se transformer en instrumentalisation;
• le respect de l’indépendance des personnes, qui garantit que chacun conserve sa liberté de décision et ne se trouve pas dans une position délicate ou contrainte;
• des échanges de services qui restent dans le même registre: par exemple, un service en recherche contre un autre service en recherche, et non contre des facilités administratives, des facilités d’enseignement ou des services personnels;
• la possibilité de rendre l’acte de l’échange traçable et justifiable, afin de garantir transparence et équité.
Dans cette configuration, le donnant-donnant contribue à renforcer la recherche scientifique: il favorise la confiance, l’excellence scientifique, la formation des nouvelles générations et la circulation ouverte des savoirs, tout en préservant la distinction entre relations académiques légitimes et toute forme de mise en dépendance de l’opinion (y compris l’opinion électorale ou celle sur la politique de l’établissement) ou de la vie personnelle. Les contributions sont reconnues et récompensées dans le même registre et sur des critères scientifiques, et non sur des logiques de loyauté ou de dépendance personnelle.
Le «donnant-donnant» éthiquement pollué: dérive clientéliste et capture du pouvoir
À l’opposé, le donnant-donnant éthiquement pollué relève d’une logique clientéliste et de capture du pouvoir, dans laquelle l’échange ne porte plus sur des contributions académiques, mais sur des relations de dépendance et des services déplacés. Cette forme se reconnaît à plusieurs traits récurrents:
• des contreparties implicites, souvent non avouables, créant un climat de chantage;
• un octroi de faveurs où la loyauté personnelle prime sur la qualité et la rigueur du travail;
• une confusion entre statut institutionnel et relations personnelles, par exemple lorsqu’un co-encadrement académique est attribué à un collègue, contre la facilitation des désignations administratives, soutenir des candidatures ou accélérer des carrières;
• des conditionnalités cachées, exprimées sous forme de tâches indirectes (collaboration dans des initiatives non scientifiques) en échange de l’ouverture de postes, de promotions, de la facilitation d’habilitations; de l’acceptation du financement d’un séjour scientifique, de l’avis favorable à une candidature, etc.
• des promotions, financements ou évaluations biaisés, attribués en échange de loyauté ou de coopération dans des activités extra recherche;
• des offres d’inscription en thèse ou des propositions de projets de recherche, parfois présentées comme des opportunités exceptionnelles à des cadres administratifs ou du personnel technique, en contrepartie d’une implication dans des tâches supplémentaires, hors de leurs fonctions initiales. Cette dynamique génère alors une forme de dépendance, voire d’assujettissement, aux intérêts de certains acteurs institutionnels, compromettant ainsi l’autonomie et l’éthique des relations professionnelles.
• l’exclusion ou la marginalisation de ceux qui refusent d’entrer dans ce jeu, pouvant se traduire par une mise à l’écart, la limitation des responsabilités et des opportunités, ou même par des formes de persécution symbolique ou institutionnelle («frigo académique»).
Ces pratiques détournent les outils et relations académiques de leur finalité première (la formation, la recherche et le partage des savoirs, en l’absence d’une véritable autorité personnelle), compromettant ainsi l’intégrité, la transparence et la confiance au sein de la communauté académique.
Effets institutionnels et épistémiques de la pollution éthique
Les conséquences de ce donnant-donnant pollué sont profondes. Il fragilise la crédibilité des procédures d’évaluation, et installe un climat de méfiance généralisée. À terme, il produit une sélection négative des élites académiques et une perte de sens du métier universitaire.
Plus encore, ces pratiques vident le discours éthique de sa substance: l’éthique devient un instrument de communication ou de propagande, alors même que les comportements qu’elle est censée réguler restent largement dégradés. Ce phénomène se retrouve également dans certaines campagnes de valorisation des certifications ISO, où la conformité proclamée vise la publicité et se révèle souvent déconnectée de la réalité des pratiques.
Restaurer l’éthique comme pratique, non comme slogan
La distinction entre donnant-donnant éthique et donnant-donnant pollué permet de dépasser les approches purement normatives ou déclaratives de l’éthique académique. Elle invite à observer et inspecter les pratiques réelles, à analyser les rapports de pouvoir implicites et à comprendre les mécanismes informels qui structurent la gouvernance académique.
Restaurer l’éthique de la recherche comme pratique exige de reconnecter les discours aux comportements effectifs, de rendre les relations scientifiques et pédagogiques traçables, visibles et évaluables sur des critères objectifs, et non sur des logiques de loyauté personnelle ou de dépendance. Cela implique également de préserver l’autonomie et la dignité des individus, en veillant à ce que les échanges en recherche ne débordent jamais sur la sphère extra-recherche.
Au-delà des publications et des chartes de façade, souvent instruments de propagande et de manœuvre politique, il s’agit de créer une culture institutionnelle où l’intégrité est incarnée et vécue. Cette démarche exige des mécanismes transparents de gouvernance, des contre-pouvoirs pour limiter les abus et des espaces de dialogue qui permettent à chacun de participer sans crainte de représailles ou de «mise en otage».
Enfin, l’éthique académique, pour être efficace, ne peut être dissociée de la finalité même de l’institution: la formation, la production et le partage des savoirs. Lorsqu’elle est ramenée à un slogan ou instrument de propagande, elle perd sa substance et devient contre-productive, reproduisant des logiques de domination et de dépendance au lieu de favoriser l’émancipation intellectuelle et la confiance collective.
Le donnant-donnant est inhérent à la vie académique, mais il n’est éthiquement acceptable que lorsqu’il repose sur l’échange de contributions purement intellectuelles et scientifiques. Dès lors qu’il se transforme en échange de dépendances ou de faveurs personnelles, il cesse d’être un mécanisme de coopération pour devenir un vecteur de corruption institutionnelle. Aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux, cette corruption tend à être masquée par des stratégies de communication instantanée, qui donnent l’illusion d’intégrité tout en dissimulant la réalité des relations et des pratiques au sein des institutions.
Echange des contributions, lorsqu’il est éthique, ou facteur de dépendances, lorsqu’il est pollué, cette distinction n’est pas un exercice moral abstrait, mais une condition nécessaire pour restaurer la crédibilité, la justice et la fonction critique de l’institution universitaire.
Bibliographie indicative
Denisova-Schmidt, E. (2018). Corruption, the Lack of Academic Integrity and Other Ethical Issues in Higher Education: What Can Be Done Within the Bologna Process?. In: Curaj, A., Deca, L., Pricopie, R. (eds) European Higher Education Area: The Impact of Past and Future Policies. Springer, Cham.
Mejía, A., Garcés-Flórez, M.F. What do we mean by academic integrity?. Int J Educ Integr 21, 1 (2025).
Merton, Robert K. (1973). The Sociology of Science: Theoretical and Empirical Investigations. University of Chicago Press.
Pr Dhia Bouktila
Pr. Dhia Bouktila est professeur de génétique à l’Université de Monastir en Tunisie (Institut Supérieur de Biotechnologie de Monastir), où il enseigne également la philosophie des sciences à la Faculté de Pharmacie de Monastir. Il a encadré plusieurs thèses de doctorat en Sciences biologiques et Biotechnologie et possède une longue expérience pédagogique, acquise aux Universités de Tunis El Manar, Jendouba, Gafsa et Monastir. Ses travaux portent sur la génomique, la bioinformatique et l’amélioration durable des agro-ressources. Parallèlement, il mène une réflexion sur les enjeux épistémologiques, éthiques et pédagogiques de l’enseignement supérieur et sur la place des sciences dans la société contemporaine.
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