Opinions - 03.02.2026

Enseigner l'entrepreneuriat ou former les entrepreneurs? Quand et à quel stade de vie?

Mohamed Fitouri: Enseigner l'entrepreneuriat ou former les entrepreneurs? Quand et à quel stade de vie?

Par Mohamed Fitouri - L'entrepreneuriat fait aujourd'hui l'objet d'un véritable engouement dans le monde académique tunisien et international. Universités, écoles de commerce et même lycées rivalisent d'initiatives pour intégrer l'entrepreneuriat dans leurs programmes. Pourtant, une question fondamentale demeure largement éludée: peut-on réellement enseigner l'entrepreneuriat comme on enseigne les mathématiques ou l'économie? Et surtout, à quel moment de la vie cette transmission devrait-elle intervenir?

Le paradoxe de l'enseignement entrepreneurial

L'entrepreneuriat se caractérise par sa nature profondément expérientielle. Contrairement aux disciplines académiques traditionnelles, il ne repose pas sur un corpus de connaissances fixes à mémoriser, mais sur une capacité à naviguer dans l'incertitude, à prendre des décisions avec des informations incomplètes, et à transformer l'échec en apprentissage. Comment, dès lors, enfermer cette dynamique dans les salles de classe ?

Les programmes universitaires en entrepreneuriat multiplient les études de cas, les business plans et les simulations. Ces exercices ont certes leur utilité pédagogique, mais ils créent souvent une illusion dangereuse: celle que l'entrepreneuriat se résume à une méthodologie reproductible, à un ensemble de frameworks et d'outils à maîtriser. Or, la réalité du terrain est tout autre. L'entrepreneur confronté aux refus de financement, aux difficultés de recrutement ou aux retards de paiement n'a que faire des théories apprises en amphithéâtre.

Deux approches complémentaires, deux temporalités distinctes

Il convient de distinguer clairement deux démarches qui répondent à des besoins différents et s'adressent à des publics à des stades de vie distincts.

L'enseignement de l'entrepreneuriat vise à développer un état d'esprit, une culture entrepreneuriale chez de jeunes étudiants qui n'ont pas encore fait leurs choix de carrière. Il s'agit de cultiver la créativité, l'autonomie, la capacité à identifier des opportunités, et surtout, de démystifier l'acte entrepreneurial.

Cette approche trouve naturellement sa place dans le parcours académique initial, dès le lycée et tout au long du premier cycle universitaire. L'objectif n'est pas de former des entrepreneurs opérationnels, mais d'ouvrir des horizons et de planter des graines qui germeront peut-être plus tard.

La formation des entrepreneurs, en revanche, s'adresse à des personnes qui ont déjà pris la décision d'entreprendre ou qui sont en phase active de création. Il ne s'agit plus d'éveiller une vocation, mais d'accompagner un projet concret. Cette formation doit être pratique, personnalisée, ancrée dans les réalités spécifiques de chaque secteur d'activité. Elle intervient généralement plus tard dans la vie, lorsque l'individu possède déjà une expérience professionnelle et une maturité suffisante pour appréhender la complexité entrepreneuriale.

L'âge de la maturité entrepreneuriale

Si l'esprit entrepreneurial peut et doit être cultivé dès le plus jeune âge, la capacité réelle à créer et développer une entreprise viable nécessite un bagage que seule l'expérience peut procurer. Les statistiques le confirment: l'âge moyen des fondateurs de startups à succès se situe autour de 40 ans, bien loin de l'image romantique du jeune prodige de 20 ans créant sa boîte dans un garage.

Pourquoi cette maturité est-elle si déterminante ? Parce qu'elle apporte plusieurs atouts cruciaux: une expertise sectorielle solide, un réseau professionnel établi, une compréhension fine des dynamiques du marché, et surtout, une résilience psychologique forgée par les épreuves de la vie professionnelle.

L'entrepreneur trentenaire ou quadragénaire dispose également d'une meilleure connaissance de lui-même, de ses forces et faiblesses, ce qui lui permet de constituer des équipes complémentaires plus efficacement.

Le contexte tunisien: entre urgence et nécessité

En Tunisie, l'entrepreneuriat est souvent présenté comme la solution miracle au chômage des jeunes diplômés. Cette vision utilitariste pose problème à plusieurs niveaux. D'abord, elle met une pression excessive sur des jeunes qui n'ont ni l'expérience ni les ressources pour réussir, les exposant à des échecs traumatisants. Ensuite, elle détourne l'attention des véritables enjeux: la création d'un écosystème favorable, l'accès au financement, la simplification administrative, et surtout, la valorisation du salariat comme étape nécessaire avant l'entrepreneuriat.

Plutôt que de pousser massivement les jeunes vers la création d'entreprise dès la sortie de l'université, ne serait-il pas plus judicieux de favoriser leur insertion dans des entreprises existantes, où ils pourront acquérir les compétences et l'expérience qui leur permettront, quelques années plus tard, d'entreprendre dans de meilleures conditions?

Vers un écosystème d'apprentissage continu

La question n'est donc pas de choisir entre enseigner et former, ni de déterminer un âge idéal unique pour entreprendre. Il s'agit plutôt de construire un écosystème d'apprentissage qui accompagne les individus tout au long de leur parcours.

Dès le secondaire et le premier cycle universitaire, cultivons l'état d'esprit entrepreneurial: la créativité, l'initiative, la prise de risque calculée. Mais restons honnêtes sur ce que ces enseignements peuvent apporter: une sensibilisation, pas une recette magique.

Dans le monde professionnel, encourageons-les entreprises à devenir des écoles de l'entrepreneuriat, où les salariés peuvent développer leur expertise, comprendre les mécanismes de création de valeur, et construire leur réseau. C'est souvent dans ces années de salariat que germent les meilleures idées entrepreneuriales.

Enfin, pour ceux qui franchissent le pas, proposons des dispositifs d'accompagnement pratiques, adaptés à leurs besoins spécifiques, avec des mentors qui ont eux-mêmes vécu l'aventure entrepreneuriale.

Conclusion

L'entrepreneuriat n'est pas une discipline académique comme les autres. On ne peut pas l'enseigner de la même manière qu'on enseigne le droit ou la comptabilité. En revanche, on peut créer les conditions pour que l'esprit entrepreneurial se développe, et accompagner concrètement ceux qui choisissent cette voie.

La vraie question n'est pas "quand faut-il enseigner l'entrepreneuriat ?" mais plutôt "comment créer un environnement où chacun, au moment qui lui convient, peut développer son projet entrepreneurial avec les meilleures chances de succès ?" La réponse passe par une approche différenciée selon les âges et les stades de vie, qui reconnaît que l'entrepreneuriat est un parcours, pas une destination qu'on atteint par la seule magie d'un diplôme.

Mohamed Fitouri
Maitre-assistant, Fseg Mahdia

 

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