News - 05.01.2026

L’École de Tunis (1949) : modernité picturale, pluralisme culturel et décolonisation du regard

L’École de Tunis (1949): modernité picturale, pluralisme culturel et décolonisation du regard

Par Zouhaïr Ben Amor

Introduction

La création de l’École de Tunis en 1949 constitue un moment fondateur dans l’histoire de l’art moderne tunisien. Trop souvent réduite à une simple affirmation nationale ou à un style pictural reconnaissable, elle fut en réalité une aventure intellectuelle, esthétique et humaine profondément plurielle.

L’École de Tunis ne se définit ni par une doctrine rigide, ni par une homogénéité stylistique, encore moins par une appartenance religieuse ou communautaire. Elle rassemble seize artistes, issus de trois confessions différentes — musulmans, juifs et chrétiens —, unis par une même volonté: reprendre possession du regard porté sur la Tunisie.

Dans un contexte colonial où l’image du pays était largement produite par un regard extérieur, souvent exotisant, l’École de Tunis marque une rupture décisive. Elle inaugure une peinture de l’intérieur, consciente de ses racines, mais résolument ouverte à la modernité.

1. Contexte historique: art et colonisation

À la fin des années 1940, la Tunisie vit encore sous le régime du Protectorat français. La production artistique visible dans les salons et les galeries est largement dominée par une peinture orientaliste qui transforme la société tunisienne en décor pittoresque : médinas figées, femmes idéalisées, scènes folkloriques hors du temps. Cette esthétique, bien que techniquement maîtrisée, repose sur un regard exotisant, c’est-à-dire un regard qui réduit l’autre à sa différence visible, au profit d’un public extérieur (Benjamin, 1983).

Face à cette confiscation symbolique, des artistes tunisiens et résidents de longue date ressentent la nécessité de peindre la Tunisie vécue, dans sa complexité sociale, humaine et historique. C’est dans cette dynamique que se constitue l’École de Tunis autour du Salon Tunisien, créé en 1949, qui devient un espace de reconnaissance et de confrontation esthétique.

2. Une école sans dogme, mais avec une vision

L’École de Tunis n’est pas une institution académique. Elle ne possède ni manifeste fondateur strict, ni programme esthétique imposé. Le terme « école » renvoie ici à un esprit commun, à une orientation partagée.

Cette orientation repose sur plusieurs principes:

rejet du regard colonial et exotisant;
 valorisation du quotidien tunisien comme sujet artistique légitime;
 dialogue entre patrimoine culturel et langages modernes;
 refus de toute définition exclusive de l’identité.

Comme le souligne Abdelwahab Bouhdiba, l’École de Tunis « propose une modernité enracinée, non une imitation servile de modèles extérieurs » (Bouhdiba, 1998).

3. Les seize artistes: diversité stylistique et pluralisme confessionnel

L’un des apports majeurs — et souvent insuffisamment souligné — de l’École de Tunis réside dans sa composition plurielle. Le groupe fondateur réunit seize artistes, appartenant à trois religions différentes. Cette coexistence n’est ni anecdotique ni décorative : elle constitue l’un des fondements mêmes du mouvement.

Yahia Turki

Considéré comme l’un des pères spirituels de l’École de Tunis, Yahia Turki développe une peinture vibrante, attentive aux scènes populaires. Sa palette lumineuse et son regard humaniste témoignent d’une profonde intimité avec la société tunisienne.

Jellal Ben Abdallah

Jellal Ben Abdallah se distingue par l’élégance de son trait et par une esthétique nourrie de références arabo-andalouses et de la miniature. Ses figures féminines, stylisées mais incarnées, traduisent une recherche d’harmonie entre tradition et modernité.

Ammar Farhat

Figure majeure de la modernité artistique tunisienne, Ammar Farhat incarne une peinture profondément ancrée dans le réel social. Autodidacte, il a donné une visibilité inédite aux humbles — paysans, ouvriers, scènes de la vie quotidienne — par un dessin rigoureux et une couleur dense, sans exotisme ni folklorisation. Son œuvre, à la fois humaniste et engagée, fait le lien entre tradition locale et exigence universelle, et constitue l’un des socles éthiques et esthétiques sur lesquels s’est construite l’École de Tunis.

Moses Levy

Figure majeure du groupe, Moses Levy incarne la dimension méditerranéenne et juive de l’École de Tunis. Sa peinture puissante, aux couleurs intenses, confère aux figures tunisiennes une monumentalité rare. Loin d’un regard de passage, son œuvre exprime un attachement profond à la Tunisie, vécue comme terre d’ancrage et non comme simple sujet pictural.

Pierre Boucherle

Artiste d’origine européenne, Pierre Boucherle occupe une place essentielle dans la dynamique du groupe. Son adhésion à l’École de Tunis montre que celle-ci ne se définit pas par l’origine, mais par une éthique du regard. Boucherle partage avec ses pairs le refus de l’exotisme facile et s’inscrit dans une démarche d’immersion culturelle sincère.

Safia Farhat

Safia Farhat est la seule femme du groupe fondateur. Cette singularité est capitale. Peintre, graveuse et céramiste, elle introduit une sensibilité expérimentale et rigoureuse. Sa présence témoigne d’une ouverture exceptionnelle, à une époque où les femmes artistes étaient largement marginalisées dans l’espace public.

Ali Bellagha

Ali Bellagha incarne l’ancrage populaire et social de l’École de Tunis. Son œuvre s’attache au quotidien, aux gestes simples, aux scènes familières, participant à cette réhabilitation du réel tunisien comme matière artistique noble.
(Les autres membres du groupe participent à cette même dynamique collective, dans une diversité de styles et de sensibilités qui interdit toute lecture monolithique.)

4. Thématiques et langage plastique

Le quotidien comme acte politique

Les scènes de marché, de café, de travail ou de fête ne sont pas anecdotiques. Elles constituent une affirmation : le peuple tunisien est digne d’être représenté sans folklore ni idéalisation.

La couleur comme identité

La palette de l’École de Tunis est souvent chaude, lumineuse, nourrie par la lumière locale. La couleur devient un langage identitaire, non décoratif (Zghal, 2005).

Patrimoine réinterprété

Architecture, motifs décoratifs, rythmes calligraphiques implicites : le patrimoine est présent, mais toujours transformé. Il ne s’agit pas de reproduire, mais de penser plastiquement la mémoire.

5. Décoloniser le regard

L’École de Tunis participe pleinement à ce que Frantz Fanon nommait la « reconquête culturelle » (Fanon, 1961). En se réappropriant leur image, les artistes tunisiens rompent avec une longue tradition de représentation imposée.

Cette décolonisation du regard ne passe pas par le rejet de la modernité occidentale, mais par son appropriation critique.

6. Après l’indépendance: reconnaissance et tensions

Après 1956, l’École de Tunis bénéficie d’un soutien institutionnel important. Certains de ses membres accèdent à des responsabilités culturelles. Cette reconnaissance permet une large diffusion, mais entraîne aussi une forme de normalisation.

Dans les années 1960–1970, de jeunes artistes critiquent:

une esthétique devenue officielle,
une difficulté à intégrer les avant-gardes radicales,
un certain académisme implicite.

Ces critiques n’annulent pas l’apport du mouvement, mais en révèlent les limites historiques.

Conclusion

L’École de Tunis demeure une expérience fondatrice: fondatrice d’une modernité picturale tunisienne, fondatrice d’un regard décolonisé, fondatrice surtout d’un pluralisme culturel assumé. Réunissant seize artistes de trois religions différentes, et intégrant une femme dans un espace largement masculin, elle incarne une modernité ouverte, inclusive et profondément méditerranéenne.

Son héritage dépasse la peinture : il interroge encore aujourd’hui la manière dont une société se regarde et se représente.

Zouhaïr Ben Amor

Bibliographie

• Benjamin, R. (1983). Orientalist Aesthetics. University of California Press.
• Bouhdiba, A. (1998). Culture et identité en Tunisie. Cérès Éditions.
• Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre. Maspero.
• Grabar, O. (1987). The Formation of Islamic Art. Yale University Press.
• Khatibi, A. (1983). Maghreb pluriel. Denoël.
• Zghal, A. (2005). Arts plastiques et société en Tunisie. Sud Éditions.
• Institut National du Patrimoine (2002). L’École de Tunis : œuvres et parcours. Tunis.


 

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