News - 09.06.2022

Abdelmajid Charfi: L’esprit, la lettre et les fausses évidences

Abdelmajid Charfi: L’esprit, la lettre et les fausses évidences

A peine libéré de sa charge de président de l’Académie Beit al-Hikma en juin 2021, Abdelmajid Charfi est revenu à l’écriture. Reprendre un ouvrage inachevé et réunir en un volume des textes épars, il partage une réflexion éclairante sur l’islam, «loin des diktats des autorités établies et des slogans creux». Coup sur coup, il publie en langue arabe Les fausses évidences dans la pensée islamique (Editions Mohammed Ali Hammi) et, en langue française,  L’esprit et la lettre (Sud Editions). La ligne directrice de ces deux livres relève d’une même mission : libérer l’islam des «clôtures dogmatiques» et les musulmans de la main- mise asservissante de certains «oulémas» et mouvements islamistes. Battant en brèche tant d’idées reçues, et dénonçant de nombreuses supercheries, il offre une lecture de l’islam dépouillée de fausses interdictions et d’interprétations non justifiées.

Les fausses évidences

Que «d’affirmations» prises pour des obligations imposées par le Coran et le Hadith qui volent en éclats sous la plume du professeur Abdelmajid Charfi dans son livre «Les fausses évidences dans la pensée islamique» ! La citation avant toute prise de parole de la mention «Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux», l’institution de la peine de mort, l’obligation du port de la voile, l’islam religion de l’Etat, le respect du calendrier lunaire hégirien, le consensus obligatoire des oulémas et autres sont complètement passés à la trappe.

Riche de son érudition et de sa vaste connaissance des textes sacrés ainsi que de nombreuses exégèses et analyse, il poursuit son œuvre pédagogique pour rétablir d’utiles vérités. Dans un langage simple, accessible à tous, soigneusement rédigé et adossé à une documentation bien fournie, il revient sur de nombreux préceptes tels qu’ils avaient été instaurés en leur temps, pour vérifier de leur conformité au contexte actuel. Ni mufti, ni imam, le professeur Charfi examine le contenu, les interprétations, les conditions d’application et la rationalité de ces « diktats » à la lumière de notre vécu et de nos valeurs aujourd’hui.

«Ceux qui parlent au nom de Dieu ou de l’islam, écrit-il en introduction, depuis que les représentants de l’institution officielle ont perdu le monopole dont ils jouissaient en la matière (…), ne connaissent de la religion que ce qu’ils avaient appris sur les bancs de l’école de manière dogmatique qui ne les aide pas à réfléchir par eux-mêmes à ce qui leur a été enseigné, ou ce qu’ils avaient pu lire de littérature qui a fait dériver la religion vers une idéologie militante non moins dogmatique (…). Ils sont incapables de connaître les conditions historiques et des formes d’interprétation et d’instrumentalisation».  Et d’ajouter : «Ceux qui se sont imposés, ou ont été investis par les dirigeants en vue d’éclairer les gens et de les guider, selon leurs prétentions, vers la voie de la droiture, sont en fait attachés à défendre leurs sièges et ceux de leurs dirigeants pour des raisons matérielles et morales. Pour atteindre leurs objectifs, ils utilisent deux moyens essentiels. Le premier est le bourrage des crânes par des citations du Coran, du Hadith et des mentions attribuées aux aînés, sans nécessairement la moindre justification de l’occasion ou de l’opportunité (…). Le second moyen est de faire peur de la sanction, en cultivant un sentiment de culpabilité. Ils essayent ainsi d’amener à la soumission tous ceux qui s’opposent à leurs propos, et de les manipuler à leur guise.»

Le professeur Charfi œuvre pour une réflexion libre et responsable qui rompe avec l’esprit grégaire et l’obscurantisme, et exerce son esprit critique. Les exemples qu’il analyse sont nombreux. Vouloir avant tout propos commencer par «Au nom de Dieu…» est inapproprié. L’islam politique considère que l’accession au pouvoir et son maintien passent par l’entraînement des sociétés musulmanes à afficher des signes de religiosité dans tous les aspects de la vie courante, comme si la mention de «Au nom de Dieu…», à toute occasion, justifiée ou non, devenait une conformité respectueuse des préceptes. La condamnation à mort et son exécution ne sont guère une sanction appropriée, puisque l’islam incite au pardon. Le voile n’a jamais été imposé réellement dans les textes à toute la gent féminine. Comment voulez-vous que l’islam soit la religion de l’Etat, alors que celui-ci est une institution, et non une personne ? Le calendrier lunaire hégirien est-il approprié de nos jours ? Faut-il se soumettre, sans discernement à ce qu’on veut imposer comme le consensus des oulémas, muftis et imams ? De quel droit veulent-ils réglementer la vie des musulmans et leur délivrer des certificats de religiosité ?

Textes sacrés relus, resitués dans leur contexte et analysés à la lumière d’une abondante littérature passée en revue, Abdelmajid Charfi démantèle une à une tant de fausses évidences. Un livre très agréable à lire, qui libère l’islam de tant de diktats non avérés.

L’esprit et la Lettre

Sollicité par Béchir Ben Yahmed, fondateur, après Jeune Afrique, du mensuel La Revue, le professeur Abdelmajid Charfi a accepté de faire partie de l’équipe et de livrer pendant près de dix ans une pensée libre sur un sujet de son choix. La seule contrainte était celle du format en nombre de mots précis, dans un style accessible à tous les lecteurs dans leur éclectisme. La moisson est aussi bien fournie que variée. Au fil des années, les lecteurs de La Revue ont pu bénéficier d’un éclairage avisé sur des questions essentielles, théoriques et d’actualité, qui n’ont cessé d’interroger les musulmans et les non-musulmans.

Réunir en un seul volume les textes parus est une œuvre utile. Le professeur Abdelmajid Charfi s’y est attelé pour répondre à de nombreuses demandes émanant de chercheurs de plusieurs pays, aucune institution ne disposant de la collection complète de La Revue. «J’ai choisi de mettre mes articles, écrit-il en préface, sous la bannière ‘’L’esprite et la lettre’’, que je garde comme titre pour le présent recueil, parce que j’estime que le littéralisme est une maladie dont souffre la religiosité la plus courante, pas uniquement en islam mais dans toutes les traditions des grandes religions. Or, incontestablement, c’est l’esprit qui vivifie, qui permet l’épanouissement spirituel et aide à transcender les problèmes de toutes sortes.»

Les thèmes sont attractifs : Comment parler de l’islam ? Les dérives du discours sur l’islam, le malentendu sur l’Ijtihad, ce que cache le voile, les musulmans et le vin, vaincre la mort, une grande supercherie : la finance islamique, les islamistes et la morale, ni les barons, ni les barbus…Ou encore: échanges avec Geert Wilders.

Le recueil est organisé en trois parties: approches théoriques, questions d’actualité et verse et controverse. En épilogue, est publiée une interview du professeur Charfi recueillie par Hamid Barrada.

Des textes instructifs qui gardent toute leur actualité et enrichissent le déba.

Les fausses évidences dans la pensée islamique
Par Abdelmajid Charfi
Editions Mohammed Ali Hammi, 2022, 166 pages, 17D500

L’esprit et la Lettre
Par Abdelamajid Charfi
Sud Editions, 2022, 266 pages, 32 DT

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