Opinions - 20.05.2019

Démocratie: Et si la société avait des réponses à proposer pour résoudre la crise dont elle est l’objet

Démocratie: Et si la société avait des réponses à proposer pour résoudre la crise dont elle est l’objet

Nous n'avons pas à marcher, seuls, dans la rue solitaire des rêves. En dépit de l’adversité nous sommes toujours là et prêts à avancer avec notre guide. Nous ne sommes pas seuls, mais légions. Si les cicatrices de nos âmes sont un rappel des rêves brisés d’autres Hommes, nous ne devons pas cacher la douleur et le mal qu’inflige le monde, sous un masque trompeur. Même lorsque les adultes voient le vrai visage du mal, ils peuvent ne jamais s’en remettre. Cette image est indélébile et on ne peut l’effacer de sa mémoire, jamais. Les blessures infligées par la vie ne sont finalement, que le processus qui nous pousse à nous relever et à essayer de tout refaire, avec le sourire, quand nous le pouvons et l'espoir inconditionnel d’un avenir. La vie est à la fois l'Enfer et l’eau bénite et sa saveur que nous goûtons à chaque instant, dépend souvent de comment nous la traitons.

Une mission partagée, qui transcende les intérêts particuliers, constitue un ciment indispensable

Perte de confiance dans les Etats, doutes sur les élus, corruption à tous les niveaux, …, telle est la situation. Partout, dans le monde, la crise des institutions s’exprime ouvertement et parfois, de manière violente. Les revendications sont bien-sûr de nature différente, tout comme la manière de leur formulation. Les gilets jaunes en France, les cafouillages et salmigondis post- référendum au Royaume-Uni, la révolte algérienne, les grèves à répétition en Tunisie, dans tous les secteurs, le terrorisme de par le monde ; toutes ces formes de protestation, ont chacune leurs propres motivations. Mais ces mouvements partagent en commun, le besoin ressenti par le citoyen de se réapproprier leur pouvoir, leur société et leur destinée. Or, les nouveaux modes de gouvernance sociétale peuvent inspirer une époque qui cherche à repenser son modèle de représentativité, lorsque les anciens sont désavoués. Depuis longtemps en effet, la société est confrontée à cette problématique du, comment s’adapter à des citoyens qui veulent être parties prenantes aux décisions les concernant ? La montée des compétences, les nouvelles fontaines de connaissances, la digitalisation, l’hyper connexion, les aspirations des nouvelles générations, ont remis en question le modèle d’organisation sociopolitique vertical, qui imposait des décisions de manière unilatérale, du haut d’une tour d’ivoire. D’autres modes de gouvernance sont en train d’être inventés, selon de nouvelles orientations cardinales, qui donnent au Peuple plus de parole et droit de regard. Ainsi, le modèle de « leadership collectif », qui fonctionne en faisant remonter les idées du terrain, en s’assurant que les décisions soient, non seulement comprises, mais aussi portées par le plus grand nombre. Ce faisant, il offre une liberté d’exécution, quant à la mise en oeuvre des plans et objectifs. Cela ne signifie cependant pas, que la gouvernance soit l’affaire de tous, étant donné qu’il est du ressort du ‘’top management’’ de concevoir la vision stratégique, de dire où la société va. L’ère du Chef suprême, qui décide tout seul, a vécu et il ne saurait y avoir de plan stratégique efficace sans association de toutes les parties prenantes de la société, car c’est l’éclairage de différentes visions et expertises, qui assure la pertinence d’une décision et son approbation par le plus grand nombre. C’est pourquoi, les citoyens doivent participer collectivement à l’élaboration du plan de transformation et de croissance, qui se déploie au début de chaque période prévue, nourris des contributions proposées par les managers institutionnels de l’Etat. Il faut donc aller plus loin dans le processus de décentralisation et de la prise de décision locale, avec à la clé plus de confiance et d’autonomie pour les populations concernées. Une seconde source d’inspiration, que les sociétés peuvent proposer, se rapporte à la culture du dialogue social. Il serait de bon ton, surtout en Tunisie,  mais aussi dans le reste du monde, de faire preuve de résilience, c'est-à-dire de se remettre en question. L’expérience de notre pays montre que nous ne sommes pas capables d’avoir un dialogue social digne de ce nom. Notre syndicalisme est archaïque, par rapport à la cogestion en vigueur dans d’autres pays d’Europe ou d’Asie. Or, nous constatons tous les jours, que nous ne disposons pas d’un syndicalisme mâture et responsable, qui placerait l’intérêt collectif au premier plan. Pourtant, ce corps intermédiaire sera essentiel, partout dans le monde, pour répondre aux défis qui s’annoncent dès à présent ; la nécessité d’accompagner des salariés-citoyens qui se réinventent au rythme des transformations technologiques, repenser l’organisation du travail et leur place sociétale, pour coller aux nouvelles aspirations, être un maillon positif de la chaîne de réflexion, au service de toute la société. Ces corps intermédiaires doivent être fiables, pour faire passerelle entre citoyens et institutions de l’Etat, pour canaliser des aspirations parfois antinomiques, sans le mettre en péril. Enfin, pour créer un consensus social, les intérêts doivent être associés, pour servir de leviers d’implication au progrès. Ce processus bénéficierait d’abord aux citoyens, qui deviendraient de véritables associés de l’Etat, avec des retours positifs à la clé. Il est également bon pour la société, qui profiterait d’une cohésion et d’une appropriation, plus fortes, de la population. Associer les intérêts, revivifier les corps intermédiaires, apprendre à faire ensemble, sont autant de pistes qui peuvent inspirer les démocraties en quête de nouveau souffle. Mais elles ne suffiront sûrement pas à unir un corps social incohérent. Dans un pays, une mission partagée, qui transcende les intérêts particuliers, constitue un ciment indispensable. Un même objectif, unit des parcours, des attentes et des quotidiens parfois radicalement différents. Il transcende la géographie, les croyances et dépasse les clivages idéologiques, mais encore faut-il qu’il ne soit pas quelque chose qu’on exhibe seulement pour se donner bonne figure ou détourner les attentions. C’est ce qui fait avancer, au-delà des objectifs financiers et techniques ; Ce qui permet de trancher entre des options stratégiques multiples ; Ce qui motive les peuples au quotidien ; ce qui donne envie aux jeunes générations de faire partie de l’aventure sociétale. Toute institution doit avoir une mission, dans laquelle chacun de ses membres puisse se projeter, car la crise de confiance rencontrée dans de nombreux pays, résulte sans nul doute d’une absence de raison d’être, sachant fédérer au-delà des intérêts personnels. Confrontée depuis longtemps au défi de l’engagement, la société peut inspirer une époque qui veut recréer l’envie de vivre ensemble. Les sociétés au quotidien, sont surtout des lieux de vie, de lien social, des lieux d’échanges, de débats, où des femmes et des hommes, au-delà de tout ce qui les sépare, apprennent à cohabiter et à faire ensemble, dans ce qui est une grande aventure collective. Faut-il être fou pour y croire et arriver au pouvoir avec cet idéal, ou est-ce le pouvoir qui rend fou une fois que l’on y a accès ? Sans doute les deux !

" Le pouvoir est une drogue qui rend fou quiconque y goûte " a pu dire François Mitterrand

Mais prédire le choix des électeurs est difficile et incertain, car les paramètres en jeu sont trop nombreux et ce choix, irrationnel, et émotionnel. Si les fous sont au pouvoir, c’est parce que les citoyens-électeurs, nous, les y auront mis, justement parce qu’ils sont fous. Oui, nous votons pour les plus fous, pour les séducteurs, les menteurs et les enjôleurs, parce que leurs défauts nous rassurent sur nous-mêmes et que nous préférons voter pour ceux qui nous ressemblent, plutôt que pour les rationnels, les cartésiens ou les académiques. Celui qui peut être élu n’est pas forcément celui qui fera le bon dirigeant, tous le savent. Mais l’électeur est, peut-être, plus fou que celui qu’il élit.

Un idéal comme la Démocratie, est une quête exaltante, sacralisée, et en même temps la source de tous les maux. Vérité, justice, bien-être, bonheur, amour du prochain, droits humains… Les idéaux font partie de ces étoiles que nous hésitons à regarder en face. Ils nous fascinent, comme elles, mais ils nous éblouissent aussi, au risque de nous aveugler. Ces étoiles exercent un tel pouvoir sur notre vie, que nous ne pouvons les ignorer. L’idéal est l’une des productions les plus typiques et les plus désarmantes de l’expérience humaine et bien des forteresses ont été érigées ou sont tombées en son nom. S’il représente a priori ce qu’il y a de plus grand chez l’Homme, il est aussi ce qu’il y a de plus noir, de plus violent et de plus dangereux. On lève des armées, on tue et on massacre au nom de l’idéal, on accomplit des oeuvres merveilleuses en son nom aussi, et chacun mesure aisément qu’il joue un rôle décisif dans sa destinée. L’idéal est, comme on le pense souvent, un facteur positif, exaltant, une notion sacrée, depuis des temps immémoriaux. Mais il est aussi source de toutes les calamités et de tous les débordements. Nous enfermons souvent l’idéal dans une gangue de généralités, afin qu’il soit apprivoisé par le psychisme humain. Cette notion résonne en chacun, comme un message venu de l’inconscient, afin d’en mesurer toute la portée. Une approche réaliste qui dégage l’idéal de toutes les récupérations et de tous les excès dont il est l’enjeu. Nous devons restaurer le nôtre, celui qui a fait la grandeur et la particularité de notre pays. La Tunisie n’est pas comme les autres nations et par cela, elle pourrait connaître un grand destin, si nous y croyons et nous en donnons les moyens.

Mais, outre une crise économique et financière qui perdure, la Tunisie vient de traverser en quelques mois deux autres crises gravissimes une crise migratoire sans précédent et une crise terroriste qui a ébranlé le pays tout entier. Alors qu’elles déterminent notre présent et notre futur, aucune ne semble vraiment sous contrôle. La difficulté des gouvernants, quelle que soit leur couleur politque, à prévoir et surmonter ces aléas, est particulièrement frappante. Tout se passe comme si le politique (les partis politiques, le personnel politique élu et son entourage, les institutions nationales et la société civile) évoluait dans un monde parallèle, se laissant souvent surprendre par la dureté du réel. D’où vient ce décalage, cette difficulté à gouverner ? Il y a plusieurs raisons à cela, mais l’une d’entre elles, et non la moindre, tient au fossé qui existe entre le ouvernement et le Peuple. La Démocratie a été largement captée par les experts et les communicants, qui n’ont pour mission que de faire accepter par les citoyens des décisions auxquelles ils n’ont pas été associés. La progression des partis populistes est la conséquence directe de cette dépossession du politique, de son recul et de la dégénérescence de la classe politique. Les lois et les institutions exercent peu d'action sur la nature impulsive des foules. Elles sont incapables d'avoir des opinions quelconques en dehors de celles qui leur sont suggérées. Seules les impressions, que l'on fait naître dans leur âme, peuvent les séduire. C’est le discours que l’on nous sert, pour justifier cet écart.

Que vaut la Démocratie comme modèle d’organisation politique?

Depuis 2011, on ne cesse de clamer, avec une satisfaction incantatoire, que notre pays est désormais une démocratie. Et on évoque l’existence de telle ou telle institution, par exemple un parlement élu au suffrage universel, ou une presse dont la liberté est garantie par une Constitution. Par ces mots l’Etat ou ses représentants se décernent, à eux-mêmes, un brevet de haute civilisation politique, un brevet non seulement de supériorité, mais aussi d'achèvement, de perfection en matière d'institutions. C'est en fonction de cette certitude proclamée, d'être les meilleurs, que les gouvernements de ce pays, avec l'appui et la complicité de son peuple (par action ou par omission), prononcent magistralement l’anathème de tel autre gouvernement. Cette prétention serait simplement risible, si elle ne signifiait mort, destruction et misère. Que vaut la Démocratie comme modèle d’organisation politique ? Par ailleurs, la Démocratie peut-elle être imposée de l'étranger?

La vie politique internationale du XXIe siècle, comme celle du précédent, rend manifeste l'intérêt d'une réflexion sur la nature réelle de la Démocratie et son aboutissement dans une définition, qui permette d'y voir clair sur sa pérennité. Mais la tâche est délicate car, manifestement, grande est la difficulté à déterminer avec précision en quoi consiste l'exercice du pouvoir par le Peuple. Si l'on conçoit aisément de quelle manière le pouvoir peut être exercé par un seul, si l'on conçoit encore mieux de quelle manière il peut être exercé par un petit nombre, les modalités selon lesquelles le Peuple tout entier va pouvoir l'exercer, sont obscures. C'est pour échapper à ce problème qu'on peut être tenté de définir la Démocratie, non comme l'exercice du pouvoir par tous, mais comme son exercice au bénéfice de tous. Comme s'il était bien entendu, que l'exercice du pouvoir en faveur du Peuple, et non de telle minorité, ne pouvait être le fait que du Peuple lui-même. Cependant le pouvoir est par nature au service d'une minorité, dès lors que les droits des Hommes et leurs charges sont inégaux, en fonction de leur allégeance. Tout au long de son histoire politique, le Peuple Tunisien a vécu dans un système autocratique. En Tunisie, l'ancien régime a dérivé, au cours des années, vers une société caricaturale, dans laquelle les droits étaient pour les uns et les charges pour les autres. C'est bien entendu la raison pour laquelle la République, issue de la ‘’Révolution’’, a fait de l'égalité l'un de ses premiers mots d'ordre. Mais sa réalité en dehors des textes qui la consacrent est empreinte de doute. Il est vrai que la question de l'égalité, mériterait d'être développée longuement, car l’égalitarisme qui en dérive, exprime de manière transparente l'idée qu'il y a dans l'égalité quelque chose d'éminemment critiquable. Mais le débat sur ce point peut être évité, dans la mesure où l’on évoque à la fois celle des droits et celle des charges. L'égalité des droits n'a pas de sens sans celle des charges. A supposer donc que l'égalité soit requise par la Démocratie, elle n'est pas suffisante pour la caractériser. Il n'y a de Démocratie que dans et pour une croissance et un respect des Droits. Elle est aussi incompatible avec la régression économique et sociale, que subissent les pays soumis à une domination hégémoniste, d’ordre politique, économique ou financier, parce que la corruption, par voie de conséquence, y est telle qu'elle substitue au moindre droit, un privilège. On peut aussi être tenté de définir la Démocratie par l'absence de loi, c'est-à-dire par l'absence de contraintes pesant sur l'activité de chacun. Il n'y a alors pas de gouvernement, pas d'Etat, ni même de société. Aucun pouvoir n'existe pour dicter aux Hommes ce qu'ils ne désirent pas. (Voir Jean-Jacques Rousseau, ‘’examen de la démocratie’’ ; in ‘’du Contrat social’’, III, 4). Mais l’expérience des siècles a montré que les hommes sont incapables de vivre sans lois, donc sans un pouvoir gouvernemental qui les contraigne à les appliquer. La définition de la Démocratie doit donc s'accommoder de cette nécessité. Qu’en est-il de l’élection comme mode de conquête du pouvoir ? Universel ou pas, le droit de suffrage est encore loin de constituer le summum de la Démocratie. Exprimer un choix entre des réponses, entre des programmes, entre des personnes, ne constitue pas encore un rôle politique actif, car même dans le meilleur des cas, celui où l'électeur n'est pas invité simplement à prendre un nom au lieu d'un autre, même s'il est invité à trancher entre deux orientations politiques, il n'y est encore qu'invité par le pouvoir en place, c'est-à-dire qu'il ne se prononce que quand et si on le lui demande ; et que par conséquent, il n'a rien à dire, tant qu'on ne le lui demande pas. Se rendre docilement aux urnes tous les cinq ans, et puisqu’ alternent les élections des représentants à différents niveaux, est-ce en cela que consiste la citoyenneté ? Tout un battage est aussi fait sur l'abstention, comme cela a été le cas, lors des dernières élections. Il faut dire à raison, qu'il est malsain de délaisser l'usage d'un droit qui n'a été acquis qu'au prix de durs combats politiques menés par les générations précédentes. Il est vrai qu'il n'y a pas de Démocratie, s'il n'y a pas de consultation. Mais la Démocratie ne s'achève pas avec la consultation. L'origine élective du pouvoir, son origine populaire même, ne suffit pas à le rendre démocratique. Si la Démocratie n'est pas dans l'origine populaire du pouvoir, elle devrait alors l’être dans son contrôle. La Démocratie serait, ainsi, l'exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants, tous les jours. Mais pas plus que ça n'en est l'origine, ça n'en est l'exercice. En ce sens-là il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de Démocratie, car il n'est possible au Peuple en corps, ni de faire appliquer la loi, ni de l'édicter et encore moins de contrôler son application. Ce qui existe ce sont seulement différents équilibres entre pouvoir d'un seul, pouvoir d'un petit nombre et pouvoir du Peuple. Les institutions réelles sont toujours plus ou moins monarchiques, en même temps qu'oligarchiques, autocratiques et démocratiques, avec des équilibres plus ou moins favorables au Peuple. Ce qu'on couvre du nom de Démocratie, tout en conservant une part de monarchie et une part d'oligarchie, réalise l'équilibre le plus possible, favorable au Peuple. Même si les domaines d'intervention sont partagés entre différents responsables, les décisions qu’ils prennent, doivent être harmonisées entre elles pour faire une politique.

On nous a toujours dit que la Démocratie était le gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple. Mis à part le côté esthétique de la formule, il est une question majeure qui n’a toujours pas été éclaircie depuis l’époque athénienne de sa naissance. De quel Peuple parle-t-on ? On se pose assez rarement la question de savoir, qui est le Peuple ? On peut le chercher dans la rue, dans les assemblées, mais on ne le trouve jamais. Devant cet échec à le trouver, on cherche ses « ennemis », les élites, les technocrates, les gouvernants, d’autres peuples, la guerre, … Et l’on finit par se convaincre que l’on est soi-même le Peuple. Mais en fait, le Peuple est moins une entité physique, qu’une méthode et une démarche qui l’accompagne. Le Peuple de la Démocratie n’est qu’une collectivité quelconque, qui s’accorde sur une manière de s’autogouverner ; une méthode en quatre phases, des élections, de la délibération, des décisions et de la redevabilité (rendre des comptes), sans opposition entre le Peuple et les élus. Si nous assistons à un moment de crise démocratique, c’est que, au moins l’un des piliers est en train de vaciller. Il semble que les dimensions du peuple soient toutes fragiles aujourd’hui. En vérité, nous souffrons aujourd’hui d’avoir oublié que dans le mot Démocratie, il n’y a pas seulement ‘’demos’’, la masse, mais il y a aussi ‘’kratos’’, c’est-à-dire le pouvoir. Or, en Tunisie, comme dans bien des pays, on adore le pouvoir, mais on le déteste aussi, alors qu’on en a besoin pour être un Peuple et un Etat. La principale faiblesse démocratique tient à l’impuissance publique, autant qu’à la crise de la représentation. Des représentants impuissants devant des situations graves et qui prennent de mauvaises décisions, des élections faussées par une ignorance des vraies règles du jeu, et le libre cours laissé à des ambitions sauvages. Un référentiel constitutionnel qui n’en est plus un. Une redevabilité qui se perd dans les méandres de la corruption. Et la délibération, qui n’est qu’un dialogue de sourds entre factions rivales, avec des alliances qui se font et se défont ‘’au petit bonheur la chance’’. En effet, il est extrêmement difficile de gouverner, du fait de la mondialisation, de la médiatisation, du développement technologique ou encore de la technicité de tous les dossiers. La clef de l’avenir ne tient plus seulement dans le fait d’avoir de meilleurs gouvernants, mais aussi dans l’art d’être bien gouverné. Le citoyen ne prend pas suffisamment conscience de ces difficultés et est parfois un peu adolescent, infantile et/ou immature.

Le développement des réseaux sociaux a une lourde responsabilité dans cette difficulté de gouverner et d’être gouverné. Sans doute un des points les plus spectaculaires de notre temps, les réseaux sociaux, et l’Internet en général, sont, pour une part, une formidable invention, qui produit et distribue un surcroît de connaissances. Mais ils viennent aussi fragiliser l’espace public. Pour la première fois, des textes sans auteur circulent, pour lesquels personne n’est responsable. L’espace public apparaît ainsi comme ‘’ensauvagé’’. Ce qui complique considérablement l’exercice de la Démocratie car l’espace public en est la nouvelle Agora. Un espace public fragilisé parfois par la rumeur, de fausses informations, des manipulations et autres manoeuvres fallacieuses et des gesticulations qui constituent de graves dangers pour la Démocratie. L’Internet pourrait permettre de régénérer la Démocratie, si des instruments d’autorégulation ou de régulation se mettaient en oeuvre, pour tenter d’apprivoiser l’espace public et qu’il en redevienne un fondement solide. Le pouvoir réside là où les Hommes s’imaginent qu’il doit résider. C’est un leurre, une ombre sur un mur. Quand on voit le désir conduire nos contemporains et ce qu’il a fait à ce pays, je suis content de ne pas y participer. Le maître mot est l’Information. Il faut apprendre les forces et les stratégies des adversaires. La Tunisie est un pays grandiose et séculaire qui suffoque de violence, de corruption et de tromperie. Qui pourrait donc avoir quelque expérience dans l’administration d’un monstre aussi colossal et maladroit, surtout lorsque c’est la peur qui conduit les cités dans des impasses.

Monji  Ben Raies
Universitaire, Juriste,
Enseignant et chercheur en droit public et sciences politiques,
Université de Tunis El Manar,
Faculté de Droit et des Sciences politiques de Tunis.

 

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