Taoufik Rajhi - Le grain à moudre et le grain à semer: la Tunisie au miroir de ses comptes nationaux
Par Taoufik Rajhi - Les comptes nationaux ont la réputation d'être arides. Comme toute comptabilité, ils disent pourtant parfois ce que les discours préfèrent taire.
Dans la comptabilité nationale, la production d'un pays (le PIB) et ses importations n'ont que quatre destinations: la consommation privée, la consommation publique, l'investissement et les exportations. Imaginons que la Tunisie produise ou importe un grand tas de blé. Chaque grain peut devenir le pain d'une famille (consommation privée), le pain de l'État (consommation publique), être mis en terre comme semence pour les moissons futures (investissement), ou être chargé sur un navire à destination de l'étranger (exportation).
Ce qui est moins évident, c'est que deux de ces usages — la semence et l'exportation — préparent l'avenir des Tunisiens et de leurs enfants, tandis que les deux autres le consomment. Le paysan du Kef ou de Béja le sait depuis toujours: on ne moud pas le blé de semence.
L'investissement — usines, bâtiments, logements, machines — est la forme physique d'une économie qui préfère demain à aujourd'hui: il ne nourrit personne cette année, mais il prépare la récolte suivante. De même, un pays qui exporte plus qu'il n'importe accumule des créances sur le reste du monde : il engrange du grain. À l'inverse, un pays qui importe plus qu'il n'exporte, comme la Tunisie depuis des décennies, doit emprunter ou céder des actifs pour payer la différence: il achète du blé à crédit.
Où en est la Tunisie?
Le pain des ménages et le pain de l'État
Presque tout le grain tunisien est moulu. Selon les comptes nationaux de l'INS, la consommation finale a atteint 167,8 milliards de dinars en 2025, soit 97,8 % du PIB (171,6 milliards). Sur cent grains produits, les ménages en ont consommé près de 80 et l'État un peu plus de 18. Il en reste à peine deux pour semer ou garder au grenier.
Le grenier national est presque vide. L'INS estime le taux d'épargne nationale à 6,0 % du revenu national disponible brut en 2025, contre 9,8 % en 2021. Ce taux dépasse les deux grains restants grâce aux revenus et transferts nets reçus de l'extérieur. L'épargne des ménages s'est effondrée : leur taux d'épargne est passé de 8,6 % en 2021 à 3,0 % en 2025.
Le pain de l'État pèse lourd: la consommation publique a atteint 31,4 milliards de dinars en 2025, soit 18,3 % du PIB, même si elle a progressé moins vite que lui (+3,7 % contre +7,4 % en valeur). Surtout, l'État ne met rien de côté. L'épargne des administrations publiques est négative depuis 2023 (−79,5 millions de dinars en 2025), et leur besoin de financement atteint 8,0 milliards de dinars, soit 4,7 % du PIB.
Une part croissante de ce pain est désormais avancée par la banque centrale. Le statut de la BCT de 2016 interdit le financement direct du Trésor. Une première avance exceptionnelle de 2,8 milliards de dinars, accordée fin 2020, devait rester « non récurrente ». Depuis 2024, ces avances sans intérêt sont devenues annuelles : 7 milliards de dinars en 2024, 7 milliards en 2025 et 11 milliards prévus en 2026. Elles représentent l'équivalent de 23 % de la consommation publique mesurée par l'INS en 2024 et de 22 % en 2025: plus d'un grain sur cinq du pain de l'État. L'encours des facilités accordées à l'État a ainsi été multiplié par plus de quatorze, de 1,4 milliard de dinars fin 2023 à 19,85 milliards au 30 septembre 2026, selon la situation de la BCT publiée au Journal officiel. Jamais, depuis l'adoption de ce statut, la banque centrale n'avait financé l'État à cette échelle et de façon aussi régulière.
La semence
La part du grain mise en terre reste mince. Selon l'INS, la formation brute de capital fixe a atteint 26,5 milliards de dinars en 2025, soit un taux d'investissement de 15,4 % du PIB. Ce taux oscille entre 15,2 % et 16,3 % depuis 2021, loin du seuil d'environ 25 % généralement associé à une croissance soutenue.
Qui sème ? En 2025, l'investissement des sociétés non financières a progressé de 15,4 % et celui des ménages de 13,5 %, tandis que celui des administrations publiques a reculé de 6,8 %. Le peu qui est semé l'est en partie avec du grain emprunté : le besoin de financement de la nation est passé de 2,5 à 5,4 milliards de dinars entre 2024 et 2025, soit 3,0 % du revenu national disponible brut.
La moisson s'en ressent. La croissance a ralenti pour le quatrième trimestre consécutif : 2,3 % en glissement annuel au deuxième trimestre 2026, contre 3,4 % un an plus tôt. Le même trimestre, l'emploi a reculé de 58 200 personnes, de 3,626 à 3,568 millions. Une économie qui sème peu récolte peu, et embauche peu.
Le grain qui part et le grain qui arrive
Le commerce extérieur raconte la même histoire. Au deuxième trimestre 2026, la demande intérieure a apporté 3,6 points à la croissance, tandis que les échanges extérieurs en ont retranché 1,3: les importations (+11,2 % en volume) ont progressé plus vite que les exportations (+10,4 %). Sur les neuf premiers mois de 2026, le déficit commercial atteint 21,0 milliards de dinars, contre 16,7 milliards un an plus tôt, et le taux de couverture recule de 73,5 % à 70,6 %. L'énergie en représente la moitié, avec un déficit de 10,5 milliards de dinars.
La composition des achats est plus révélatrice encore. Les importations de biens d'équipement, qui sont la semence venue d'ailleurs, augmentent de 6,3 %, contre 9,5 % pour les biens de consommation et 32 % pour l'énergie. Le pays importe plus vite de quoi consommer que de quoi semer.
Il existe cependant de vraies récoltes. Les exportations d'huile d'olive ont atteint 4,0 milliards de dinars sur les neuf premiers mois de 2026, contre 2,9 milliards un an plus tôt, et la balance alimentaire dégage un excédent de 0,9 milliard. La campagne céréalière 2026 a été l'une des meilleures depuis des années. Mais selon la FAO, la Tunisie devra encore importer environ 1,8 million de tonnes de blé en 2026-2027, soit plus de la moitié de son approvisionnement. Au sens propre aussi, elle continue d'acheter une grande partie de son blé.
Emprunter pour semer, ou emprunter pour manger
La Tunisie achète du grain à crédit, et cela n'est pas condamnable en soi. Emprunter pour semer prépare une récolte capable de rembourser la dette. Emprunter pour manger ne prépare que la dette suivante.
Or les comptes de l'INS montrent un pays qui consomme près de 98 % de sa production, épargne 6 % de son revenu, investit 15 % de son PIB et finance l'écart à l'extérieur. L'État, qui ne dégage aucune épargne, réduit ses semailles et fait avancer par la banque centrale plus d'un grain sur cinq de son pain. Une part croissante des importations sert la consommation et l'énergie plutôt que l'équipement. Une bonne pluie a donné une bonne moisson en 2026 ; une bonne pluie n'est pas une stratégie.
La question tunisienne n'est donc pas de savoir combien de blé le pays récolte, mais quelle part il accepte de remettre en terre. Pour les générations futures, il faut regarnir le semoir.
Taoufik Rajhi