News - 22.10.2026

Ridha Bergaoui: Engrais chimiques et fertilité des sols tunisiens

Ridha Bergaoui: Engrais chimiques et fertilité des sols tunisiens

Par Ridha Bergaoui - À l’approche de la saison des semis des grandes cultures, et à coté des semences sélectionnées, la disponibilité des engrais minéraux, notamment le phosphate diammonique (DAP) et l’ammonitrate, constitue une préoccupation majeure pour nos agriculteurs.

S’agissant de produits en partie importés, les tensions géopolitiques et la guerre au Moyen-Orient accentuent les incertitudes sur les marchés internationaux des engrais. Leur coût et les difficultés d’approvisionnement peuvent compromettre la fertilisation des cultures au moment opportun faisant peser des risques importants sur la rentabilité des cultures et la sécurité alimentaire nationale.

Il ne suffit pas d’avoir la bonne semence, la quantité de pluie satisfaisante, il faut aussi apporter les éléments minéraux nécessaires pour que les plantes puissent se développer et produire correctement.

Besoin en minéraux des plantes

Pour assurer sa croissance et produire des rendements satisfaisants, la plante a besoin d'éléments minéraux qu'elle prélève généralement dans le sol grâce à son système racinaire. Ces éléments comprennent principalement l'azote, le phosphore et le potassium, mais aussi le calcium, le magnésium, le soufre et divers oligoéléments comme le zinc, le fer, le manganèse, le cuivre et le bore. En pratique, c’est la carence en azote, phosphore et potassium qui est la plus préoccupante, quoique l’insuffisance de l’un des autres minéraux peut limiter les rendements même lorsque les apports en ces trois minéraux sont suffisants.

L’azote favorise la croissance végétative et la formation des grains, le phosphore contribue au développement des racines et aux transferts d’énergie, tandis que le potassium intervient dans la régulation de l’eau et la résistance des plantes aux stress.

Lorsque des niveaux élevés de production sont recherchés, les réserves naturelles du sol ne suffisent généralement pas à couvrir les besoins de la culture. Il devient alors nécessaire d'apporter des engrais minéraux en complément. Les plus utilisés sont l'ammonitrate pour l'azote, ainsi que le DAP (phosphate diammonique) et le Super 45 pour le phosphore. Ces fertilisants doivent être apportés à temps pour pouvoir être assimilés par la plante et en quantité suffisante. Etant solubles dans l’eau, tout excès peut entrainer la pollution des nappes souterraines. En Tunisie, la carence des sols en potassium est moins fréquente. Pour les céréales pluviales, les besoins en potassium sont souvent couverts par les réserves naturelles de nombreux sols, mais des déficiences existent, notamment dans certains sols sableux et dans les cultures irriguées intensives.

Des engrais chimiques introduits progressivement dans l’agriculture tunisienne

L’agriculture traditionnelle tunisienne reposait essentiellement sur la fertilité naturelle des sols, les rotations culturales, les jachères et, dans les exploitations d’élevage, l’utilisation du fumier. L’agriculture était plutôt du type extensif et les rendements très modestes.

Les engrais chimiques, fabriqués industriellement, se sont introduits progressivement avec la modernisation agricole, notamment durant la période du Protectorat français.

Les variétés céréalières modernes, à haut potentiel de rendement, développées notamment depuis la Révolution verte, exigent généralement des apports importants d’engrais. Pour exprimer pleinement leur potentiel, elles nécessitent à la fois un sol fertile et une fertilisation minérale raisonnée et adaptée. L’efficacité de la fertilisation minérale dépend également d’autres facteurs, notamment la qualité des semences, la pluviométrie, la date et la densité de semis ainsi que les conditions climatiques.

De nos jours, les engrais chimiques sont devenus indispensables et sont utilisés massivement. Les quantités sont importantes et varient selon les campagnes et la pluviométrie. On estime un besoin annuel d’environ 180 000 tonnes d’ammonitrate et 80 000 tonnes de DAP et Superphoste 45%.  Malgré l’existence de ressources locales, la plus grande partie des engrais chimiques (les 2/3 environ) est importée. La Tunisie est ainsi fortement dépendante, ce qui expose le pays aux fluctuations de la disponibilité et des prix internationaux.

Le niveau d’utilisation des engrais chimiques en Tunisie est d’environ 50 kg/ha de terre arable, ce qui est proche de celle des pays voisins mais beaucoup moins élevé que celui des pays européens comme la France (150 kg/ha) ou l’Allemagne (138 kg/ha). La fertilisation minérale vient en complément de la fertilité du sol, plus les réserves dans le sol sont faibles et que les besoins des plantes sont élevés, plus il est nécessaire d’apporter des fertilisants chimiques en complément. En Ukraine où les sols sont très fertiles (les terres noires ou tchernozioms, sont particulièrement riches en matière organique et minéraux) et malgré un moyenne du blé de 42 q/ha, l’utilisation des engrais chimiques reste faible (40 kg/ha seulement).

La richesse du sol en nutriments traduit sa richesse en matière organique, un des facteurs essentiels de la fertilité. La matière organique apporte des minéraux mais améliore également la structure du sol, son activité biologique et favorise la rétention de l’eau et des éléments nutritifs. Elle permet ainsi de limiter l'érosion et le recours aux engrais minéraux.

La fertilité des sols tunisiens à préserver et à restaurer

Les sols constituent un capital naturel essentiel à la production agricole et à la sécurité alimentaire.

La fertilité d'un sol dépend de sa richesse en éléments minéraux mais également de ses propriétés physiques, notamment sa structure et sa porosité, ainsi que son activité biologique. La matière organique permet également de lutter contre l’érosion, un sol mieux structuré et couvert résiste davantage au ruissellement et à la dégradation. Elle permet enfin de renforcer la résilience climatique en contribuant à amortir les effets des périodes sèches.

En Tunisie, une grande partie des terres agricoles est confrontée à des contraintes importantes comme les faibles teneurs en matière organique, érosion, salinisation et dégradation de la structure, auxquelles s'ajoutent les effets de la sécheresse et du changement climatique.  L'augmentation des températures et les sécheresses favorisent l'érosion des sols et la diminution de leur teneur en matière organique, réduisant ainsi leur fertilité et leur productivité. Dans les régions les plus exposées, la dégradation des terres s'accentue et peut rendre certaines zones de moins en moins aptes à l'agriculture. À terme, cette évolution favorise la désertification et constitue une menace croissante pour la sécurité alimentaire.

Alors qu’on estime qu’un bon sol doit avoir une teneur en matière organique allant de 4 à 6%, dans de nombreux sols de nos régions arides et semi-arides, la teneur en matière organique est inférieure à 1 %, ce qui limite leur capacité à retenir l'eau et les éléments nutritifs, fragilise leur structure et limite l'efficacité des engrais. Ceci contribue à la vulnérabilité des cultures face aux sécheresses et aux irrégularités des précipitations.

La question est particulièrement importante pour les céréales, dont les rendements dépendent étroitement de la qualité du sol, de la disponibilité de l'eau et d'une alimentation minérale équilibrée. Une bonne semence ne peut exprimer pleinement son potentiel si elle est implantée dans un sol dégradé. De même, l'eau et les engrais ne produisent pas tous leurs effets lorsque le sol ne possède pas les propriétés physiques, chimiques et biologiques nécessaires.

Préserver et restaurer la fertilité des sols est donc une nécessité agronomique et économique. Cela suppose de limiter l'érosion, de maintenir une couverture végétale lorsque les conditions le permettent, de raisonner le travail du sol, de restituer une partie des résidus de culture et de développer l'utilisation du fumier et du compost pour augmenter le taux de matières organique et la fertilité des sols. Ceci est valable non seulement pour l’arboriculture et les cultures maraichères mais également pour les grandes cultures qui d’habitude ne reçoivent que des engrais chimiques.

Comment améliorer la fertilité du sol?

L'amélioration de la fertilité passe à la fois par l'apport régulier de matières organiques et par des pratiques limitant leur dégradation comme la lutte contre l'érosion, diversification des rotations, intégration de légumineuses et réduction du travail intensif du sol. Restaurer la richesse des sols en matière organique constitue un enjeu majeur pour accroître durablement la production agricole et réduire la dépendance alimentaire du pays.

L’apport en matière organique peut se faire par:

• Le fumier: ressource traditionnelle riche en matière organique et en éléments nutritifs, il améliore la structure du sol et sa capacité à retenir l'eau.

• Le compost: obtenu par décomposition contrôlée des matières organiques, il stabilise l'humus, stimule l'activité biologique et valorise les déchets organiques.

• Les effluents d'élevage: fumiers, lisiers et fientes et purin de volailles constituent une source importante de nutriments lorsqu'ils sont bien gérés.

• Les engrais verts: souvent à base de légumineuses, ils enrichissent le sol en matière organique et contribuent à sa protection contre l'érosion.

• Les résidus de culture et sous-produits agricoles: pailles, résidus de taille, grignons d'olive ou autres déchets végétaux peuvent être valorisés au lieu d'être éliminés.

Les déchets organiques doivent être considérés comme des ressources stratégiques plutôt que comme des polluants.

D’autres solutions permettent de protéger le sol et de ralentir la perte de la matière organique.

• Le paillage réduit l'évaporation, protège le sol et restitue progressivement de la matière organique. 
• La réduction du travail du sol limite l'érosion et ralentit la décomposition de la matière organique. La réduction du travail du sol, associée à une couverture végétale permanente (cas de l’agriculture de conservation et le semis direct) et à la restitution des résidus, contribue à limiter l’érosion et à préserver le carbone organique, en particulier dans les couches superficielles.

Aucune de ces solutions ne suffit à elle seule, c'est leur combinaison qui permet d'augmenter durablement la matière organique des sols.

Pour la Tunisie, où l’eau est rare et où de nombreux sols sont fragiles, l’objectif doit être double. D’une part apporter davantage de matières organiques et d’autre part  ralentir leur dégradation. Un sol plus riche en matière organique retient généralement mieux l’eau, fonctionne biologiquement de manière plus active, valorise mieux les apports d’engrais minéraux et résiste mieux aux aléas climatiques. Investir dans le sol, c’est investir dans des rendements plus durables et renforcer la résilience de notre agriculture.

Face à la sécheresse, à la dégradation des terres et aux incertitudes qui pèsent sur l’approvisionnement du pays en engrais, préserver la fertilité des sols doit devenir une priorité durable de notre politique agricole.

Conclusion

Matière organique du sol et engrais chimiques sont deux ressources complémentaires. La matière organique nourrit le sol, améliore sa structure et stimule son activité biologique, tandis que les engrais chimiques apportent aux cultures les éléments minéraux nécessaires à leur développement et à leur production. La matière organique nourrit le sol, la fertilisation minérale nourrit la culture. La richesse du sol constitue le socle d’une agriculture durable, mais elle ne dispense pas d’une fertilisation minérale adaptée aux besoins des cultures.

Les engrais chimiques jouent un rôle essentiel dans l’obtention de rendements satisfaisants, notamment pour les céréales et les cultures exigeantes. Leur utilisation doit toutefois être raisonnée et fondée, autant que possible, sur des analyses de sol, les objectifs de rendement, les besoins des plantes et les éléments nutritifs déjà disponibles. Des apports insuffisants pénalisent la production, tandis que les excès augmentent les coûts, gaspillent des ressources précieuses et peuvent entraîner des pertes d’éléments nutritifs dans l’environnement et des risques de pollution. Il s’agit donc d’apporter le bon engrais, à la bonne dose et au bon moment, afin d’en tirer le meilleur bénéfice agronomique et économique.

Face à la sécheresse et à la dégradation des terres, la préservation de la fertilité de nos sols doit devenir une priorité durable de notre politique agricole. L'objectif est de passer d'une agriculture qui consomme la fertilité de ses sols à une agriculture qui la renouvelle, et la renforce dans une perspective de productivité durable et d'autosuffisance alimentaire.

La sécurité de nos récoltes et notre ambition d’autosuffisance alimentaire dépendent, entre autre, autant de la qualité des sols que de notre capacité à les fertiliser intelligemment et durablement.

Ridha Bergaoui