Ridha Bergaoui: Réconcilier le Tunisien avec l’eau du robinet
Par Ridha Bergaoui - L’eau est la seule boisson véritablement indispensable à notre organisme. Nous en perdons chaque jour par les urines, la transpiration, la respiration et les selles, et ces pertes augmentent fortement avec la chaleur. En période de canicule, disposer d’une eau potable en quantité suffisante devient donc une nécessité vitale.
Depuis l’indépendance, la Tunisie a réalisé des investissements considérables pour généraliser l’accès à l’eau potable et permettre à tous les citoyens de disposer de l’eau à domicile. Cet acquis, qui a profondément transformé les conditions de vie, est aujourd’hui fragilisé par les coupures, particulièrement pénalisantes en été, mais aussi par une qualité de l’eau du robinet souvent mal perçue (odeur ou goût de chlore, eau blanchâtre ou trouble, dépôts et parfois présence de particules, surtout après une coupure ou des travaux sur le réseau).
Un paradoxe s’est progressivement installé chez de nombreux consommateurs. L’eau du robinet, pourtant destinée à la consommation courante et soumise à des contrôles sanitaires, inspire de moins en moins confiance, tandis que l’eau en bouteille est devenue synonyme de pureté, de sécurité et de qualité. Cette évolution a créé une véritable dépendance à la bouteille, particulièrement visible lors des pénuries de cet été, alors que la recherche d’une bouteille d’eau est devenue une préoccupation quotidienne pour beaucoup de familles.
Eau embouteillée et eau du robinet: une consommation contrastée en Tunisie
La crise récente de l’eau embouteillée a donné l’impression que les Tunisiens en étaient totalement dépendants alors qu’en réalité, la situation est plus nuancée.
La consommation d’eau embouteillée avoisine 3 milliards de litres (soit 3 millions de m3) par an, ce qui place le pays parmi les plus grands consommateurs mondiaux. Cette quantité semble a priori très importante. Toutefois, elle est négligeable face à celle traitée chaque année par la Sonede et qui dépasse les 800 millions de m3.
Par ailleurs, une part importante de l’eau embouteillée est destinée aux hôtels, restaurants, cafés et entreprises. Rapportée à une consommation moyenne de 1,5 litre par jour, cette quantité (3 millions de m3) ne couvrirait au plus que les besoins de 5,5 millions de personnes, soit moins de la moitié de la population. En pratique, entre 6 et 8 millions de Tunisiens continuent à boire principalement l’eau du robinet, surtout en milieu rural où s’ajoutent puits, citernes et sources locales.
La grande histoire de l’eau potable en Tunisie
Avant d’arriver au robinet, l’eau qu’on boit accomplit souvent un long voyage. Elle peut provenir d’un barrage du Nord-Ouest, d’une nappe souterraine, d’une source ou, également, d’une station de dessalement. Elle est ensuite traitée, contrôlée, stockée et acheminée parfois sur plusieurs centaines de kilomètres avant de parvenir au consommateur.
Les régions du Nord, mieux pourvues en eaux de surface, alimentent une grande partie du territoire national grâce aux barrages et aux transferts interrégionaux. Le Grand Tunis reçoit notamment les eaux du Nord, traitées en grande partie au complexe de Ghdir El Golla, l’un des principaux pôles de production d’eau potable du pays.
Dans le Centre et le Sud, les nappes souterraines jouent un rôle essentiel. Mais leur surexploitation et leur salinité croissante ont conduit à développer le dessalement, notamment à Djerba, Zarat et Sfax.
En Tunisie, l’eau potable repose ainsi sur un système complexe associant barrages, nappes, sondages, transferts et dessalement. C’est une eau captée, traitée, contrôlée, transportée et stockée avant d’arriver jusqu’au consommateur.
L’eau du robinet tunisienne répond aux standards d’une eau potable
Face à la mauvaise perception du consommateur à l’égard de la qualité de l’eau du robinet, les autorités et la Sonede n’ont peut-être pas jusqu’ici suffisamment réagi et expliqué au consommateur les traitements que subit l’eau, les contrôles auxquels elle est soumise et la signification réelle des anomalies observées comme le goût de chlore, la dureté ou la turbidité, surtout après une coupure.
Ce n’est que ces derniers jours, suite à la crise de l’eau en bouteille, que la Sonede, dans une série de vidéos postées sur les réseaux sociaux, a expliqué que l’eau produite dans ses stations, comme celle de Ghdir El Golla, est conforme aux méthodes de traitement et aux normes nationales et internationales d’une eau potable. Le traitement suit plusieurs étapes: coagulationfloculation, décantation, filtration et désinfection. Des contrôles réguliers sont effectués à chaque étape du traitement. En 2023, la Sonede a effectué plus de 57 000 analyses avec un taux de conformité de 97,9 % et en 2025, sur 58 661 prélèvements, seuls 1,6 % étaient non conformes.
De son côté, l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires (Insspa) a confirmé, quelques jours plus tard, que l’eau distribuée par la Sonede est potable et conforme aux normes sanitaires en vigueur. L’Instance indique que les analyses officielles réalisées confirment la conformité sanitaire et microbiologique des échantillons contrôlés.
En dépit de toutes ces affirmations montrant qu’en Tunisie l’eau du robinet est globalement conforme aux standards internationaux, la perception des consommateurs reste influencée surtout par les coupures fréquentes, la turbidité de l’eau du robinet, l’odeur et le goût intense du chlore.
Par ailleurs, si les autorités garantissent le respect des normes à la sortie de la station de traitement, la qualité de l’eau peut beaucoup varier lors de sa traversée pour arriver au consommateur. En effet, l’état des conduites, généralement vieillissantes, des réservoirs, les fuites, les interruptions de service et les installations intérieures des constructions contribuent à la dégradation de la qualité de l’eau en fin de course. La qualité doit être assurée tout au long de son voyage, de la source jusqu’au verre du consommateur.
Eau potable ne veut pas forcément dire eau agréable à boire
En effet, il existe une confusion fréquente chez le consommateur entre la potabilité d’une eau et ses qualités gustatives. Pour être potable, une eau doit respecter des exigences sanitaires précises, notamment sur les plans microbiologique et physico-chimique. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elle sera appréciée par le consommateur sur le plan du goût, de l’odeur ou de l’aspect.
La Sonede nous livre une eau potable parfois non au goût de tous. Le chlore est probablement le meilleur exemple. Son odeur et son goût sont souvent reprochés à l’eau du robinet. Pourtant, la présence d’un résiduel de chlore n’est pas un signe de mauvaise qualité. Elle constitue au contraire une protection contre les contaminations microbiologiques qui pourraient survenir pendant le transport de l’eau dans le réseau. Le problème est surtout d’ordre organoleptique. Lorsque le goût de chlore est trop perceptible, le consommateur peut avoir l’impression que l’eau est impropre à la consommation.
Il en est de même pour la dureté de l’eau. Une eau riche en calcium et en magnésium peut être difficile à digérer et laisser des dépôts blanchâtres sur les robinets, les ustensiles de cuisine et les appareils électroménagers. Cette eau est parfois qualifiée de «calcaire» et considérée comme mauvaise pour la santé. Or, la présence de calcium et de magnésium ne signifie pas que l’eau est dangereuse.
L’aspect blanchâtre observé parfois à la sortie du robinet mérite également d’être expliqué. Il ne s’agit pas nécessairement de calcaire mais de minuscules bulles d’air qui peuvent donner momentanément à l’eau une apparence laiteuse. Il suffit généralement de la laisser reposer quelques instants pour qu’elle redevienne parfaitement limpide.
Il faut donc distinguer ce qui relève de la sécurité sanitaire et de la potabilité de ce qui relève du confort de consommation. Une eau peut ne pas être parfaite au goût, être plus ou moins dure ou présenter momentanément un aspect inhabituel, tout en restant conforme aux normes de potabilité.
Enfin, il faut rappeler que la qualité de l’eau du réseau public en Tunisie n’est pas homogène et qu’elle varie selon la région, la source utilisée (barrage, sondage, eau de mer dessalée…) et la saison (en été par exemple, avec l’évaporation et l’arrêt des pluies, la concentration en sels dans les eaux augmente sensiblement).
Pour une réconciliation du consommateur avec l’eau du robinet
Les méthodes traditionnelles (comme le refroidissement, l’ébouillantage lorsque cela est nécessaire, ou l’utilisation de la gargoulette) peuvent améliorer le goût et la fraîcheur de l’eau du robinet pour qu’elle soit plus agréable à boire. Les filtres domestiques peuvent également réduire certaines particules, odeurs ou goûts indésirables, à condition d’être correctement choisis et régulièrement entretenus. Quant aux gourdes réutilisables, elles offrent une alternative pratique à la bouteille plastique pour emporter l’eau du robinet partout.
Il ne suffit plus d’affirmer que l’eau est potable. Le citoyen doit pouvoir le constater et en être convaincu au quotidien.
Elle exige une plus grande transparence. Les résultats des analyses et contrôles effectués par la Sonede sur l’eau du robinet (qualité microbiologique, nitrates, salinité, dureté, chlore résiduel et autres paramètres essentiels) gagneraient à être régulièrement publiés et facilement accessibles pour le public. Il faut également expliquer les incidents sans les minimiser. Une odeur de chlore, une eau blanchâtre due à de fines bulles d’air ou une certaine dureté ne signifient pas nécessairement que l’eau est dangereuse. En revanche, toute anomalie réelle doit être signalée rapidement, expliquée et suivie de mesures correctives.
La confiance passe aussi par des réformes structurelles comme la modernisation du réseau des canalisations, la réduction des fuites, la rénovation des réservoirs, l’entretien des installations et la sécurisation de l’approvisionnement. Enfin, la qualité de l’eau doit être garantie si possible non seulement à la sortie de la station de traitement, mais jusqu’au domicile du consommateur.
Ridha Bergaoui