News - 17.10.2026

Un parfum de Mytilène venu de Tunisie !

Un parfum de Mytilène venu de Tunisie !

Par Saràndos Stavrinos

Voyage dans le passé, à la recherche de racines historiques communes avec le « Mytilénien » et entretien avec Hafedh Hamza Professeur Assistant de Géomatique à l’Université de Tunis El Manar.

Il y a quelques jours, à l'occasion d'un travail de recherche bilatéral mené ici, à Mytilène, capitale de l’île de Lesbos en Grèce, entre l'Université de l'Égée et l'Université de Tunis El Manar, j'ai eu la joie de retrouver mon cher ami et frère Hafedh Hamza, originaire de Metline, en Tunisie. Notre amitié remonte à 23 ans, lorsqu'il m'avait reçu à Metline. Il avait déjà entrepris de rechercher des éléments historiques communs entre sa Metline et notre Mytilène. C'est la première fois aujourd’hui qu'il visite notre île. Lors de l'une de nos rencontres, je lui ai demandé de me raconter cette belle aventure. Elle a commencé il y a environ 25 ans, mais ses origines se perdent dans les profondeurs de l'Histoire et des siècles, à l'époque où la piraterie prospérait en Méditerranée et où les affrontements entre flottes chrétiennes et musulmanes pour son contrôle étaient chose courante.

Q : Mon cher Hafedh, je suis très heureux que nous nous retrouvions, après 23 longues années, et cette fois-ci, à Mytilène. Grâce à toi, mon voyage en Tunisie reste pour moi, aujourd'hui encore, un souvenir inoubliable. J'étais alors étudiant en master au département d'Anthropologie sociale et d’Histoire de Mytilène, à l'Université de l’Égée et j'ai eu l'occasion de connaître de près un jeune scientifique qui s'efforçait de rapprocher nos deux villes. J'ai pu explorer un nouveau monde qui avait probablement des liens lointains avec notre île ! A cette occasion, j'ai fait la connaissance de ta famille, de tes proches et de nombreuses personnes, toutes très amicales et chaleureuses à mon égard. Dès mon arrivée dans l'hospitalière Metline, vous m’avez fait sentir que j’étais l'un des vôtres !

Hafedh Hamza le « Mytilénien »

R : Merci pour ton chaleureux accueil et pour tes bonnes paroles, cher ami et frère Saràndos. Ce fut en effet un sentiment tout particulier pour nous à l'époque, au sein de ma famille comme autour d’elle. Quelqu'un était arrivé de la « mère-patrie », comme j'aime appeler Mytilène. Il venait nous rappeler nos origines, notre histoire, mais aussi les liens possibles entre des personnes et des familles installées loin de leurs foyers ancestraux depuis plus de quatre siècles !

Q : À l'occasion de cette première visite à Mytilène, j'aimerais te demander comment tu as décidé de faire ce voyage. Que ressens-tu aujourd'hui, maintenant que tu te trouves enfin sur notre île ?

R : Je me sens merveilleusement bien d'être à Mytilène. Visiter Lesbos était pour moi le rêve d’une vie. J'avais lu, et surtout entendu depuis mon enfance, beaucoup de choses sur le lien très probable entre ma ville natale, Metline, et l’île de Mytilène. Je préparais ce voyage depuis des années, en particulier après mon retour d'Arabie saoudite en 2023. J'y étais parti comme professeur - chercheur en géomatique à l'Université King Abdulaziz, avant de revenir à El Manar où j’enseigne au département des Géosciences de la Faculté des Sciences. Au printemps 2025, j'ai rencontré par hasard à l'université deux chercheurs grecs du département des Sciences océanographiques et des Biosciences marines de l'Université de l'Égée, le Dr Giànnis Batzàkas et la Dr Ourania Tzoràki, qui cherchaient le bureau de l’Administration.  Je leur ai proposé mon aide avec grand plaisir et, tout en marchant, je leur ai parlé de Metline et de son lien possible avec Mytilène. À ma grande surprise, le Dr Batzàkas était originaire de Mytilène et avait même lu les articles publiés sur ce sujet en 2001, 2003 et 2005. Je tiens d'ailleurs à les remercier à nouveau, car ils ont fait tout leur possible pour m'inviter, dans le cadre d'une coopération de recherche entre la Tunisie et la Grèce. Et me voici aujourd'hui parmi vous !

Q : Passons maintenant à un sujet un peu plus historique. Personnellement, que sais-tu de l'histoire de Metline ? En avais-tu entendu parler par tes proches quand tu étais petit, ou l'avais-tu appris à l'école ?

R : Je suis né à Tunis. Mon père était directeur d'école primaire et ma mère employée administrative au ministère de l'Éducation, tous deux originaires de Metline. Enfant, je me demandais souvent pourquoi mes parents, comme beaucoup de mes oncles et une grande partie de la population de Metline, avaient des traits qui me paraissaient « européens ». Je me demandais pourquoi nombre de ses habitants avaient la peau plus claire et les yeux bleus, contrairement aux autres Tunisiens de la région. Mon père, comme mon grand-père, m'avaient appris que nous étions d'origine ottomane et qu'à un moment donné nous nous étions mêlés aux Morisques. En 1983, j'ai eu l'occasion de lire le roman de la grande écrivaine de Metline, Souad Guellouz, intitulé Les Jardins du Nord. Il s'agit d'une autobiographie romancée qui raconte son enfance dans le nord de la Tunisie au cours des années 1940 et l'histoire de sa famille. L'héroïne, la jeune Sophia, y décrit l'histoire, les coutumes et les traditions de Metline. À un moment, elle dit que le nom « Metline » vient très probablement de l'île de Lesbos ou Mytilini. À l'époque ottomane, l'île s'appelait Midilli en turc (Métélin alors en français) et c'était la patrie des frères Barberousse !

Je me souviens aussi de la première fois où, écolier, j'ai entendu l'expression française « beauté hellénique », que l'autrice emploie dans son roman pour décrire les jeunes filles de Metline ! Je me souviens d'avoir interrogé mon père à ce sujet et qu'il m'avait répondu : « hellénique veut dire grec » ! Dans son livre, Souad Guellouz évoquait aussi les Morisques, contraints de se convertir au christianisme puis expulsés d'Espagne entre 1609 et 1614. Ils se réfugièrent dans les pays du Maghreb, et nombre d'entre eux vinrent en Tunisie et s'installèrent à Metline.

Q : Quand as-tu donc commencé à t'intéresser au passé de Metline, et plus particulièrement à la possibilité d'un lien avec Mytilène à cause de ce nom ?

R : Comme je le disais, j'avais environ 10 ans quand j'ai lu pour la première fois Les Jardins du Nord, avec cette allusion à l'existence d'une autre… Metline. J'ai demandé à mon père s'il savait quelque chose à ce sujet. Il m'a répondu que le nom « Metline » venait de Mytilène, une île grecque de la mer Égée, plutôt que d'une forteresse près de Grenade, en Espagne, appelée Matlin ou Maklin, cette seconde hypothèse ne paraissant guère crédible. En effet, l'installation des Morisques à Metline a commencé vers 1610, alors que les premiers Ottomans s'y étaient établis peu après 1574. Avant ces dates, il n'existe aucune mention d'une localité portant ce nom.

Livres consacrés à Metline, qui évoquent son lien avec Mytilène. 

Ayant entendu tous ces récits, je me suis très tôt intéressé à l'histoire de ma petite ville. Je m'y rends surtout pendant les vacances et elle est pour moi un paradis caché, différent et  plus singulier que le reste de la Tunisie ! Dans les années 90, j'ai eu mon premier contact avec le Pr Azzedine Guellouz, frère de Souad Guellouz et parent éloigné de ma famille. Cet homme est une fierté pour Metline : ce fut un grand universitaire à la Sorbonne, en France, où il enseignait l'histoire contemporaine. Il m'a confirmé ce que sa sœur avait écrit dans son roman sur l'origine possible du nom de « Metline ». Selon elle, ce nom viendrait de « Midilli » en turc et de « Métélin » en français, noms que portait l'île jusqu'au début du XXe siècle. Elle s'appuyait sur les récits d'habitants âgés et le témoignage de leur père, Abdelaziz Guellouz, gouverneur de Bizerte dans les années 40 et 50. Il m'a même exprimé son désir de visiter un jour Mytilène, mais il n'en a malheureusement pas eu le temps. J'ai fait la connaissance de sa sœur plus tard, au début des années 2000, car elle ne venait à Metline que pour de courts séjours.

Lors de l'une de nos rencontres, elle m'a confirmé oralement ce qu'elle avait écrit dans son roman. J'ai donc décidé d'approfondir la question, en envoyant d'abord un e-mail à la municipalité de Mytilène, dans lequel j'évoquais le lien historique possible entre nos deux villes. J'ai reçu une réponse de Stratis Balàskas, probablement informé par la municipalité. Un an plus tard, à l'été 2001, il est venu à Metline, puis a publié ses impressions dans le magazine GEO du journal grec Elefthérotypia. En 2002, j'ai décidé de m'investir plus activement dans cette question en créant le site http://groups.msn.com/metline/histoiredemetline.msnw, où je décrivais les particularités de Metline, son histoire et ses coutumes.

Le Pr Azzedine Guellouz, lui aussi « Mytilénien » !

Pendant ses années d'activité, de 2002 à 2013, ce site a reçu plus de 600 000 visites et a recueilli dans son livre d’or des milliers de signatures depuis l'Espagne, le Portugal et la Grèce. À l'été 2003, tu nous as rendu visite, et tu as publié tes impressions dans le journal Embros de Mytilène. En 2004, la municipalité de Metline a invité le professeur Azzedine Guellouz et moi-même à représenter Metline dans une émission alors très populaire de la télévision publique tunisienne, intitulée « Quartiers et Histoire », qui explorait les caractéristiques culturelles et historiques des régions de Tunisie. Pendant l'émission, nous avons abordé cette question du nom de Metline. Le Pr Guellouz a pu expliquer son origine très probable de Mytilène.

Q : J'ai été très attristé quand tu m'as appris le décès d'Azzedine Guellouz, il y a environ 3 ans. Lors de mon séjour en Tunisie, j'avais rencontré à Hammamet Habib Kazdaghli, alors maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de la Manouba à Tunis, qui fut plus tard doyen. Nous voulions parler de Metline, mais aussi d'une éventuelle coopération avec le département d'Anthropologie sociale et Histoire de l'Université de l'Égée. Nous avions même envisagé une visite des professeurs Kazdaghli et Guellouz à Mytilène pour une série de conférences sur ce sujet ! Malheureusement, de retour sur l'île et à la faculté, je n'ai pas trouvé l'écho espéré. Les années ont passé et le Pr Guellouz nous a quittés.

R : Oui, malheureusement ! Quel dommage…

Q : En tout cas, à travers tes propos, je perçois ta passion particulière pour l'histoire de ta terre natale !

R : C'est vrai, j'ai toujours eu une passion pour l'Histoire, en particulier celle de Metline, même si plus tard les sciences exactes m'ont davantage attiré ! Cependant, je n'ai pas perdu mon intérêt pour ma terre d'origine. Pendant ces quelques jours passés sur ton île (ou devrais-je dire sur notre île ?), j’ai senti les mêmes parfums et le même vent qui souffle chaque fois que je retourne dans ma Metline !

Q : Au fait, pendant ces quelques jours ici, as-tu remarqué quelque chose qui te rappelle ta terre d'origine ?

R : Même si je n'ai pas encore eu le temps de voir beaucoup de choses, je dirais que la mer a la même couleur que chez nous, celle des yeux de nombre de nos Metlinois ! De nombreux visages, surtout chez certaines personnes âgées, ainsi que le paysage autour du golfe de Géra, présentent de grandes ressemblances avec ceux de ma Metline !

Q : Qui fut, en réalité, la première personne à s'intéresser au lien possible entre Metline et Mytilène ?

R : Le premier fut Abdelaziz Guellouz, au début des années 50, quand la Tunisie était encore un protectorat français. Son fils, le Pr Azzedine Guellouz, m'a confirmé que ces éléments reposaient sur les recherches de son père sur les familles de Metline d'origine ottomane, dont la mienne. Certaines des personnes interrogées ont soutenu que leurs ancêtres étaient arrivés à Metline depuis Bizerte, après la révolte des deys en 1591 contre le pacha ottoman nommé, avec d'autres officiers supérieurs. Leur démobilisation forcée de l'armée ottomane les a conduits à s'installer dans la région de Metline. Comme beaucoup d'entre eux étaient originaires de Mytilène, ils ont donné au lieu où ils se sont établis le nom de leur ville natale. D'autres affirmaient que leurs ancêtres avaient servi dans les équipages des frères Barberousse. Originaires de l'île de Lesbos, ceux-ci ont marqué de leur empreinte l'Algérie comme la Tunisie, d'abord comme pirates, puis pendant les guerres entre Ottomans et Espagnols en Tunisie (1534-1574). Une fois les combats terminés, ces hommes « partis à la retraite » ont reçu des terres à Metline en récompense de leurs services. Comme l'endroit leur rappelait leur terre d'origine, ils ont donné à leur nouvelle patrie le nom de l'ancienne.

Q : J'aimerais te demander si tu sais que l'amiral ottoman Uluç Ali a joué un rôle majeur dans le repeuplement de Samos, quelques années avant 1574. C'est lui qui, avec Sinan Pacha, avait définitivement pris la Tunisie aux Espagnols cette année-là. Samos est une île grecque autrefois désertée depuis le XVe siècle à cause des raids de pirates. L'un des premiers villages fondés dans le cadre de la politique de repeuplement de la Sublime Porte (1572-1574) fut nommé « Mytilini », parce que ses habitants venaient de l'île de Mytilène !

R : Je suis stupéfait par cette information très intéressante! C’est la première fois que je l’apprends. D'après ce que j'entends depuis mon enfance, mes ancêtres, comme ceux de nombreux habitants de Metline, servaient soit dans les équipages des frères Barberousse (1534), soit dans ceux de Sinan Pacha et d'Uluç Ali, arrivés en Tunisie en 1574. Grâce à cette information précieuse, on a peut-être trouvé une nouvelle pièce manquante du puzzle, concernant le nom et l'origine des habitants de Metline !

Q : Y a-t-il des éléments qui, selon toi, distinguent les habitants de Metline du reste des Tunisiens des villages voisins, comme des mots, des traditions, des plats, etc.?

R : Il est clair que la population du gouvernorat de Bizerte-Est, y compris la ville de Bizerte, est différente de celle du reste de la Tunisie. Les femmes comme les hommes y comptent parmi les plus beaux du pays, avec des traits plus « européens » qu’arabes. De plus, les habitants de Metline excellent dans les études. Metline figure parmi les villes de Tunisie qui comptent la plus forte proportion de personnes hautement qualifiées ! Par exemple, plus de 120 médecins sont originaires de Metline, dont certains parmi les plus éminents, en cardiologie et en médecine légale par exemple. Côté traditions, il y a eu les confréries soufies héritées des Ottomans, principalement la confrérie Qadiriya. Il y a aussi la broderie ottomane, et j'ai d'ailleurs vu dans vos broderies à Lesbos des motifs semblables aux nôtres. Il y a encore les pâtes traditionnelles faites à la main, le sacrifice du taureau avant certains mariages et de nombreux mots turcs que nous utilisons encore ! On trouve tout cela presque exclusivement à Metline, et ce sont des éléments constitutifs de notre origine ottomane.

Q : Penses-tu que nos deux villes pourraient, ou devraient, être jumelées dans un avenir proche ?

R : Personnellement, depuis ta venue à Metline jusqu'à aujourd'hui, l'idée du jumelage m'enthousiasme toujours autant ! J’ai toujours eu au fond de moi le désir de rencontrer d'éventuels parents éloignés de l'autre côté de la Méditerranée, et plus particulièrement en mer Égée. Ce jumelage pourrait peut-être se faire après les prochaines élections municipales, car les conseils municipaux actuels en Tunisie ont été dissous dans l'attente des prochaines élections.

Souad Guellouz, la « Mytilénienne », sœur d'Azzedine Guellouz, autrice du roman Les Jardins du Nord.

Q : Pour conclure cette conversation passionnante, je voudrais t'informer que la veille de ton arrivée à Mytilène, l'association culturelle Culture4all a organisé un colloque sur la piraterie en mer Égée, son histoire, la tradition populaire et la mise en valeur du patrimoine culturel le concernant. Selon les organisateurs, l'objectif était de mettre en lumière l'identité historique et culturelle de la région de Géra, et plus précisément du village de Palaiokipos, lieu de naissance présumé de Khayr ad-Din Barberousse et de son frère. Ils souhaitaient ainsi mieux valoriser son développement touristique. Cependant, la référence à Barberousse comme partie de l'identité historique de la région et de l'île a suscité des réactions diverses. Souhaiterais-tu faire un commentaire à ce sujet ?

R : D'après presque tous les témoignages écrits que je connais, les frères Barberousse étaient originaires de l'île de Lesbos, dans l'Empire ottoman depuis 1462. Pour moi, cela fait partie du patrimoine historique de l'île. Il est bon d'aborder de telles questions d'un point de vue purement historique, et non politique.

Q : Merci infiniment pour cette très belle conversation que nous avons eue ici, dans ce pittoresque village de Taxiarchès, mon cher ami ! J'espère qu'en partant tu n'emporteras que de bonnes impressions de notre île bien-aimée ! Je te souhaite un bon retour en Tunisie et, inch'Allah, que nous puissions nous retrouver un jour, ici à Mytilène ou à Metline !

R : Merci à toi aussi, mon frère Sarandos, pour tout ce que tu as fait, pour tout ce que j'ai appris pendant ces quelques jours ici et tout ce que j'ai pu voir et apprécier ! Je repars, impressionné par la beauté de la ville et de l'île (mashallah !), par sa propreté et la gentillesse des gens que j'ai rencontrés. À l'université, j'ai trouvé une équipe exceptionnelle, sur le plan scientifique comme sur le plan humain, et cette coopération se poursuivra certainement dans les années à venir.

Quant à la relation née entre nous sur un plan personnel il y a une vingtaine d'années, elle doit se concrétiser par un lien culturel entre nos deux villes ! Depuis des siècles, la même mer nous unit : la Méditerranée, qui, comme l'écrivait Braudel, fut de tout temps un carrefour de civilisations et de paysages. Aujourd'hui peut-être plus que jamais, l'humanité comme la paix mondiale ont besoin de ce type de relations interculturelles ! Que Dieu te garde!

Saràndos Stavrinos