News - 16.10.2026

Mohamed Jaoua: Hommage à Mustapha Besbès, un hydrogéologue, un scientifique de grande valeur

Mohamed Jaoua: Hommage à Mustapha Besbès, un hydrogéologue, un scientifique de grande valeur

Par Mohamed Jaoua(1) - Lorsqu’au début des années 80, je commençai à songer – la perspective de ma soutenance de ma thèse d’État approchant à grands pas – à mon retour en Tunisie, j’hésitais encore entre d’une part la Faculté des Sciences de Tunis, où j’avais effectué ma Maîtrise de Maths, et où se trouvait la plus forte concentration de mathématiciens du pays et, d’autre part, l’ENIT, où mon ami Ahmed Friâa m’avait précédé et où il s’employait à me convaincre de le rejoindre.

En 1982, Ahmed m’invita à un colloque qu’il organisait à Zarzis et, dans la foulée, à venir l’ENIT pour y rencontrer son directeur Ahmed Marrakchi et ses chefs de département, au nombre desquels Mustapha Bsbès et Refaat Chaabouni, et présenter quelques-uns de mes travaux devant les collègues. Ma rencontre avec Mustapha Besbès, alors directeur du département d’Hydraulique, et mes échanges avec lui, contribuèrent à faire significativement pencher ma balance en faveur de l’ENIT.

Mustapha était un hydrogéologue, un scientifique de grande valeur reconnu par ses pairs, notamment ceux de l’Académie Beït El Hikma et de l’Académie des Sciences de Paris, dont il a été élu correspondant en 2019. Il était aussi un praticien assidu des modélisations et méthodes numériques. Et il avait surtout une ouverture d’esprit et une curiosité rares, doublées de la courtoisie et de la modestie qui sont l’apanage des plus grands, de ceux qui n’ont pas besoin de dire qui ils sont car il leur suffit d’être pour qu’on le sache.

Pour le jeune mathématicien appliqué que j’étais, il était précieux et rassurant de savoir que dans son éventuel futur entourage, existaient des interlocuteurs tels que lui, aussi versés dans la physique des problèmes que familiers des méthodes numériques utilisées pour les résoudre.

Une fois à l’ENIT, Mustapha Besbès et moi-même eûmes l’occasion de travailler ensemble, notamment au Comité de rédaction des «Annales de l’ENIT» dont Ahmed Friâa m’avait confié la rédaction en chef. Nous travaillâmes aussi, avec nos collègues algériens de l’Université Houari Boumediene et marocains de l’École Mohammedia d’Ingénieurs, à la création et à l’organisation du colloque maghrébin pour les modèles ,umériques de l’Ingénieur. Celui-ci organisera une douzaine de sessions bisannuelles, à tour de rôle dans chacun des trois pays, avant de céder la place – à la faveur du développement de communautés scientifiques plus spécifiques – de manifestations maghrébines plus appropriées à leurs besoins. Les mathématiciens créèrent pour leur part TamTam, qui assura une dizaine de sessions avant que la dégradation des relations algéro-marocaines et la fermeture des frontières entre les deux pays n’en aient raison.

Lorsque, au début des années 90, mon ami de longue date Abbas Bahri me fit part de son souhait de passer davantage de temps en Tunisie pour se rapprocher de son père souffrant, c’est le directeur de l’ENIT, Mustapha Besbès qui, fidèle à son œcuménisme scientifique, m’encouragea et m’apporta un soutien total afin de créer le DEA et le Laboratoire de Mathématiques Appliquées. Abbas y trouva un espace pour déployer tous ses talents de recherche comme d’enseignement, et il put ainsi faire bénéficier de son immense culture mathématique les nombreux jeunes en mal de référents de ce niveau qui gravitaient autour de nous.

Mustapha Besbès avait pour cela défendu avec force et conviction auprès de Mohamed Charfi, alors Ministre de l’Éducation et des Sciences, le principe d’accueillir Abbas sur un poste de professeur à l’ENIT à plein temps.  Alors même que cette discipline n’était pas la sienne, et qu’aucun de nous trois n’ignorait que Abbas ne passerait que quelques mois par an à l’ENIT. Mais nous savions également que ces mois-là vaudraient des années, pour l’ENIT comme pour la Tunisie. C’était, nous n’en avions pas totalement conscience, une époque bénie où l’alignement des planètes de la science était parfait, et où l’administration se pliait encore à leur géométrie.

Au sein de l’ENIT et bien au-delà, je ne connais aucun ennemi – comme les scientifiques savent trop souvent s’en créer – à Mustapha Besbès. Il lui arrivait bien sûr d’avoir des différends avec des collègues. Comme avec d’autres, il en eut avec moi. Mais le scientifique et l’homme de dialogue qu’il était ne les laissait jamais prendre le dessus et dégénérer en conflit, la raison et le dialogue devaient toujours l’emporter.

Repose en paix cher Mustapha, tu nous manqueras, tu nous manques déjà. Même si je sais que là-haut, tu as déjà repris tes discussions avec tous ceux qui nous ont quitté avant toi, et dont la compagnie te manquait.

Mohamed Jaoua
ENIT, 14 Octobre 2026

(1) Mathématicien, Professeur retraité de l’ENIT et de l’Université Nice Côte d’Azur.

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