Chine: montée d’une super puissance dans le sillage de guerres néo-impériales
Par Mongi Lahbib - Beijing doit suivre avec attention l’affaiblissement de l’Europe, l’embourbement de la Russie en Ukraine et le début d’enlisement des États-Unis en Iran. À ceci s’ajoute le délitement de l’OTAN et la distanciation des relations de Washington avec ses alliés traditionnels.
Ce changement intervient dans un contexte de guerres néo-impériales visant à préserver la suprématie des États-Unis, restaurer la puissance de la Russie et renforcer celle de la Chine, sans compter les ambitions nostalgiques de puissances moyennes et régionales.
Ces dynamiques reposent sur des logiques hégémoniques, historiques, identitaires et parfois messianiques.
Ces guerres sont de nature hybride: elles combinent des dimensions militaires, économiques, technologiques, cybernétiques, financières, médiatiques et de renseignement. Dans le jeu de go cumulatif, la Chine se prépare ainsi à une «guerre sans limite» en comptant les points et en engrangeant les gains.
I) Consolidation de la puissance économique et financière de la Chine
1) Montée en puissance économique
La Chine est aujourd’hui la première puissance économique mondiale en parité de pouvoir d’achat, en matière de production industrielle et d’excédent commercial. Elle domine la production industrielle et affiche un excédent commercial majeur.
En 2025, cet excédent a atteint environ 1 200 milliards, en dépit de la guerre commerciale proclamée par le President Trump. Cette situation a accéléré la diversification des partenaires commerciaux chinois, notamment via l’initiative «Une ceinture, une route».
Par ailleurs, la Chine réduit progressivement sa dépendance énergétique en diversifiant ses sources d’approvisionnement, y compris par la conclusion de contrats d’importation d’hydrocarbures en provenance de pays alliés des EU comme le Canada.
Cependant, la croissance chinoise demeure «limitée» à 5%, entravée par l’atonie de la demande intérieure, la crise immobilière, la montée du chômage et le vieillissement de la population.
2) Assise financière et monétaire
Les 4 premières banques mondiales sont chinoises, en dépit de l’aggravation de l’endettement aux niveaux régional et local. La Chine a développé les accords SWAP et de paiement en yuans numérisés avec plusieurs de ses partenaires, notamment membres du BRICS+.
L’usage du yuan demeure limité en tant que monnaie de réserve au niveau mondial. Cependant, la Chine a pu mettre en place de mécanismes de paiement conduisant à atténuer la dollarisation et l’emprise du système SWIFT de paiement interbancaire du fait de l’usage du $ comme moyen de pression ou de sanction politique.
Beijing a aussi initié la création de banques de financement des BRICS et de l’organisation de coopération de Shanghaï susceptibles, à terme, de concurrencer la Banque Mondiale et le FMI sous l’emprise de Washington.
II) Renforcement des capacités technologiques et militaires
1) Montée en gamme des réalisations technologiques
La Chine dispose d’un programme de recherche de productions duales, civiles et militaires et d’un programme national d’innovation et de création de nouveaux matériaux, produits et services.
Les dépenses de recherche et développement représentent 2,8 % du PIB contre 2,7 % dans la zone OCDE et 3,4 % aux États-Unis. Le nombre d’ingénieurs formés annuellement est en moyenne de 1,5 millions contre 250 000 aux États-Unis.
La Chine a été la première en 2025 pour le nombre de brevets d’invention déposés.
Selon l’Australian Strategic Policy Institute, la Chine est aujourd’hui en tête dans 66 technologies de pointe sur les 74 analysées par l’Institut. Ces technologies concernent notamment l’espace, la robotique, l’énergie, l’environnement de biotechnologie, l’intelligence artificielle, les matériaux avancés et la technologie quantique.
Le pays est notamment leader dans les secteurs des véhicules et batteries électriques, la 5G, l’énergie éolienne et solaire, le ferroviaire et partiellement l’aéronautique. Ces réalisations ont pu être favorisées par l’effet de masse, par la vision de modernisation cinquantenaire ainsi que la coordination et le suivi par la commission nationale chinoise de développement.
2) Renforcement des capacités militaires
Le budget des dépenses militaires en Chine est trois fois inférieur à celui des États-Unis, qui bénéficient en plus de l’expérience, de la dissémination de près de 800 bases militaires à travers le monde, la supériorité opérationnelle et décisionnelle, et la projection de puissance. Ce sont, en partie, ces raisons qui en font la première puissance militaire au monde devant la Russie et la Chine.
Beijing a accéléré la modernisation de son armée depuis 1996: essaim de drones, avions furtifs, missiles, hypersoniques, capacité de destruction ou d’aveuglement de missiles, cybernétique, développement de têtes nucléaires…
Des points faibles subsistent cependant, en raison du manque d’expérience au combat, du défaut de coordination inter-armées et de purges touchant les plus hauts échelons du commandement militaire chinois.
Ces faiblesses sont en partie compensées par le changement de doctrine et de positionnement militaire depuis une vingtaine d’années, au cours desquelles la Chine est devenue la première puissance navale et maritime.
III) «La Chine bleue» prend le large
1) Puissance navale et maritime
Déjà reconnue comme une puissance terrestre, la Chine a mis moins de 20 ans pour devenir la première puissance navale et maritime au monde suite à son adhésion à l’OMC. Depuis ce pays assure la construction de près de 50 % des navires et de 85 % des conteneurs à travers le monde, accédant ainsi au rang de première puissance maritime mondiale en nombre de navires.
Les États-Unis conservent néanmoins leur suprématie en capacité de déploiement, d’expérience opérationnelle et de supériorité technologique. Beijing œuvre à rattraper son retard en la matière. Elle a mis en service un 3e porte-avions -le Fujian - à catapulte électromagnétique et projette la construction d’un 4e porte-avions. À cela s’ajoute le développement de missiles hypersoniques, de capacité aérospatiale et de sous-marins à propulsion nucléaire.
2) Contraste entre espaces maritime et terrestre
Troisième pays au monde de par sa superficie, la Chine se trouve engoncée du fait des eaux profondes de son littoral -hormis le détroit de Taïwan- et son classement au… 30e rang en espaces maritimes.
Encerclée par les bases américaines dans la région, Beijing œuvre à étendre sa présence en mer méridionale et orientale de la Chine. Par ailleurs le pays est exposé au «dilemme de Malacca», détroit critique à l’océan indien pour le passage maritime en provenance et à destination de la Chine.
Soucieuse d’étendre sa présence de l’Arctique à l’Indo-Pacifique, la Chine revendique la liberté de navigation au nom du droit international, en contestant certaines dispositions de la convention des Nations Unies sur le droit de la mer, particulièrement la délimitation des zones économiques exclusives en mer méridionale de Chine, au nom de «l’antériorité historique».
Dans le cadre de l’initiative «une ceinture, une route», la Chine participe à 139 projets portuaires à travers le monde, dont 53 en Afrique. Elle dispose d’une base maritime à Djibouti et contribue à la lutte contre la piraterie au golfe d’Aden et la Corne de l’Afrique.
IV) Perspectives d’avenir
1) Retombées et impact des guerres en cours
Il y a interaction entre les guerres en cours en Ukraine et au Moyen-Orient en termes d’alliance, de rapport de force, de crise énergétique et de perfectionnement d’armes conventionnelles.
La guerre engagée par le président Trump contre l’Iran avait, entre autres objectifs, l’affaiblissement de la Chine en termes d’approvisionnement en hydrocarbures et d’entrave du projet de la nouvelle route de la soie.
Cette guerre a néanmoins conduit jusqu’ici à affaiblir les États-Unis, du fait du désengagement de Washington de l’Europe, de ses alliés en Asie et des pays du Golfe. La suprématie militaire américaine et certes incontestable, mais elle est affectée par l’illisibilité des objectifs politiques de cette « excursion » et les faiblesses logistiques en termes de pénurie d’intercepteurs Patriot et de missiles Tomahawk.
Le président Trump a perdu en crédibilité, se trouvant isolé dans une guerre sans fondement juridique, renouant avec la diplomatie de la canonnière. Cette guerre a conduit à une crise systémique, énergétique et économique mondiale en aggravant l’incertitude juridique et géostratégique.
Les premières victimes en sont le droit international et l’Occident, affaibli et discrédité, hormis l’Espagne qui a sauvé l’honneur moral et politique de l’Union européenne.
2) Chine-EU: de l’endiguement à la confrontation
De nombreux analystes et hommes d’État avaient mis en garde contre la montée en puissance de la Chine, notamment Brzezinski, Huntington, et Kissinger. D’autres hommes d’État avaient favorisé son ascension, en particulier le président Clinton en facilitant son admission à l’OMC, dans l’espoir de l’intégrer dans l’ordre mondial.
Le président Obama, après avoir essuyé le refus de Beijing de constituer un G2, une sorte de condominium pour régenter le monde, avait décrété «le pivot pacifique» pour contenir l’ascension de la Chine.
Les guerres commerciales engagées par les présidents Trump et Biden ont eu l’effet inverse que celui recherché en accélérant les programmes d’autonomie technologique et de modernisation de la Chine, engagés depuis une trentaine d’années, notamment dans les secteurs industriel et militaire.
À cet égard, Beijing aurait, à partir de 2027, la capacité militaire de recourir à la force pour assurer la réintégration de Taïwan. Prendrait-elle pour autant la décision d’envahir la «province rebelle»? Une invasion risquée eu égard à la configuration géographique de l’île, au risque d’une guerre civile prolongée et aux dangers d’une déflagration militaire et économique mondiale.
En plus du «parapluie» américain, l’île bénéficie d’un emplacement géostratégique et du quasi-monopole qu’elle détient pour la production des microprocesseurs évolués. Beijing aurait-elle comme alternative le recours à un blocus aérien et maritime prolongé aux conséquences incalculables sur l’économie mondiale?
Cette alternative est devenue problématique compte tenu de l’impact économique, politique et diplomatique du blocage et du blocus du détroit d’Ormuz que ça engendrerait. Près de la moitié des importations d’hydrocarbures de la Chine transitent par ce détroit, dont 13 % en provenance de l’Iran à des prix préférentiels. Beijing avait conclu un accord de partenariat stratégique avec Téhéran incluant des investissements de 400 milliards de dollars, notamment pour le financement de projets énergétiques et portuaires.
Par ailleurs, un sommet fut organisé en 2025 à Kuala Lumpur, regroupant la Chine, l’ASEAN et le Conseil de Coopération du Golfe, en vue du développement des échanges commerciaux et des investissements entre ces pays. Au vu de l’importance de ce corridor comme carrefour entre le Moyen-Orient, l’Asie et l’Europe, la Chine avait pris position en faveur de la liberté de navigation «sans entrave», dans le détroit d’Ormuz et a opposé son véto à un projet de résolution du conseil de sécurité visant à légitimer le recours de la force à l’encontre de l’Iran.
3) La Chine et «l’excursion» américaine en Iran
Tout en réaffirmant sa détermination pour la récupération de Taïwan, la Chine vient de réitérer son objectif de «réunification nationale pacifique» lors de l’accueil du président Xi Jin Ping à Beijing de la cheffe du parti taïwanais du Kuomintag.
En attendant les prochaines élections législatives taïwanaises en 2028, Beijing multiplie les gestes d’apaisement pour accréditer l’option «un pays, deux systèmes» mise à mal suite aux limitations de l’autonomie de Hong Kong.
Forte de sa résilience énergétique, de sa main mise sur les terres rares et du regain de son soft power comme pôle de stabilité, Beijing s’apprête à recevoir le président Trump normalement à la mi-mai. Tout en conservant sa suprématie militaire et économique, les États-Unis ont perdu de leur crédibilité comme maître des horloges et des océans et mers. L’«excursion» américaine en Iran a jusqu’ici accentué l’isolement de Washington, y compris au sein de ses alliés traditionnels.
La résilience de l’Iran et la prise de guerre du détroit d’Ormuz a renforcé le pouvoir de négociation de Téhéran, en dépit des pertes financières et matérielles subies, ce qui a affecté e pouvoir de dissuasion de Washington, et accéléré le passage de l’unilatéralisme au multilatéralisme.
Face aux tactiques électorales et électoralistes trumpiennes, Beijing a à son avantage le temps long de la stratégie. Fidèle aux enseignements de Sun Tzu sur l’art de la guerre, la Chine cherche à gagner sans engager le combat, en laissant le «temps au temps», dans le cadre d’une vision proactive.
Le temps presse et le monde change à l’avantage de la Chine avec le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie.
Dans la recomposition du nouvel ordre mondial et selon Deng Xiao Ping «il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline».
Mongi Lahbib