News - 10.04.2026

Lotfi Chedly - Sadok Belaïd: Un professeur, un modèle...un ami

Lotfi Chedly - Sadok Belaïd: Un professeur, un modèle...un ami

Par Lotfi Chedly - Le 7 mars 2026, avec le décès du doyen Sadok Belaïd, la Tunisie a perdu un «grand juriste», un «authentique universitaire», et moi j’ai perdu le «doyen des doyens», un professeur, un modèle... un ami.

I- La Tunisie a perdu un «grand juriste» et un authentique universitaire

Ces qualités indiscutables du doyen Sadok Belaïd ne sont pas dues seulement au fait qu'il est l'auteur d'une thèse, publiée en France, qui fait toujours honneur à ses compatriotes en étant la référence sur le rôle créateur et normatif par le juge du droit. Ce n'est pas uniquement dû au fait qu'il a été le premier agrégé de droit public et de sciences politiques. Ce n'est pas uniquement dû non plus à sa grande carrière comme Professeur de droit à la faculté de Droit et des Sciences politiques et économiques de Tunis, puis à la faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, ou en tant que doyen, dans les années de construction du pays et de l'Université tunisienne, de 1971 à 1977, ou en tant que professeur invité et conférencier dans de nombreuses universités étrangères (France, Angleterre, États-Unis d'Amérique, Algérie, Koweït, Maroc, etc.), ou encore suite aux hautes charges qu'il a occupées tout au long de sa carrière au niveau national, régional et international, telles que membre de la Cour de justice de l'UMA, consultant juridique auprès de l'Unesco, de la Ligue des États arabes ou encore à la Conférence sur le droit de la mer, ou en tant que conseiller du gouvernement tunisien auprès de la CIJ, dans l'affaire du plateau continental entre la Tunisie et la Libye; ou encore en tant que coordinateur du programme de réforme de l'enseignement supérieur de Tunisie, conseiller auprès du ministre de l'Éducation nationale, ou encore en tant que président coordinateur de la Commission nationale consultative chargée en 2022 d'élaborer un projet de Constitution pour la «Nouvelle République».

Ce n'est pas non plus dû au fait qu’il était membre des plus prestigieuses associations ou institutions nationales et internationales académiques, telles que l'Association tunisienne de droit constitutionnel ou l'Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït al-Hikma. Ce ne sont pas non plus ses excellentes publications scientifiques (ouvrages, articles ou séminaires) ni ses nombreux cours qui justifient à eux seuls qu'il soit qualifié de «grand juriste» et d'«authentique universitaire».

La brillante carrière de juriste et d'universitaire du doyen Sadok Belaïd est connue, mais là n'est pas l'essentiel...Le grand juriste est la somme de tout cela, mais il a un «plus»... Comme l'a écrit Philippe Malaurie: «Aucun des grands juristes n'a été positiviste ; aucun n'a estimé que sa mission était de décrire et d'expliquer le droit, que "la loi c'est la loi", un point c'est tout. Cette fonction, c'est celle des petits juristes et des laborieux... Le grand juriste est celui qui a la soif de la justice, l'horreur des injustices et qu’anime le ferment de la foi.» C'est exactement ce qu'était le doyen Belaïd. Il a toujours combattu les injustices, d'où qu'elles viennent, défendu les droits de l'homme, du citoyen, la démocratie, l'Etat de droit et le droit des peuples...

N'eût été sa dernière maladie, il avait programmé d'intervenir à Beït al-Hikma le 22 janvier 2026 sur le thème «La rénovation du droit international public est-elle possible ?». Une intervention d'actualité brûlante, tant le droit international est bafoué ces derniers temps, par tant d'injustices... justifiées par des philosophes tels que l'ancien ministre français de l’Education Luc Ferry pour lequel : «Le droit international, c'est formidable entre nations respectables... mais avec des voyous criminels, l’appel au droit international non seulement c'est une plaisanterie, c’est une absurdité.» Des propos qui rappellent la distinction entre nations civilisées et nations non civilisées, et qui ont malheureusement justifié tout au long de l'histoire le colonialisme avec toutes ses dérives et tous ses crimes...

Le doyen Belaïd était l'antithèse de ces thèses racistes... un grand juriste face à l’injustice... Un des derniers épisodes de sa vie bien remplie a été de défendre ce qu'il considérait comme le socle de l'État de droit, en désavouant sa paternité de la Constitution de 2022. Un épisode remarquablement rappelé par notre ami et collègue Hatem M’rad... Seul un grand juriste comme le doyen Belaïd avait le courage de dire «non». L'histoire ne l'oubliera pas, quelles que soient nos appréciations du texte constitutionnel en question...

«Grand juriste», le doyen Belaïd était aussi un authentique universitaire... au sens que définit le doyen Farhat Horchani lorsqu'il considère «que le vrai universitaire ne joue pas, ne compose pas, ne fait pas de compromis sur les principes, ne négocie pas son âme et sa raison d'être. Il est la conscience de son peuple et de son pays.».

Le doyen Belaïd n'a jamais fait défaut lorsque son pays a eu besoin de lui. Il a toujours fait de son mieux, surtout en défendant la Tunisie devant les instances judiciaires internationales avec compétence et abnégation, même si les résultats n'ont pas toujours été à la hauteur des espérances et des efforts. Les Tunisiens n'oublieront jamais son rôle après la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2011. Son intervention sur la chaîne Al Jazeera a été déterminante pour corriger la trajectoire institutionnelle de la Tunisie, alors que le Premier ministre de l'époque, Monsieur Mohamed Ghannouchi, annonçait qu’il assurait l’intérim sur le fondement de l’article 56 de la Constitution de 1959, article qui ne concerne pourtant que l’empêchement temporaire,  le doyen Sadok Belaïd intervient pour contester haut et fort cette lecture : la fuite de Ben Ali est bien un empêchement définitif et non une absence provisoire. Cette dénonciation a conduit le Conseil constitutionnel, dès le lendemain, à constater la vacance définitive de la présidence et à rétablir une légalité constitutionnelle, évitant ainsi le pire au pays.

Outre ces considérations objectives schématiquement et rapidement rappelées, la perte du doyen Belaïd est pour moi la perte d’un professeur, du «doyen des doyens» et d’un ami.

II- La perte pour moi d’un professeur, du «doyen des doyens» et d’un ami…

Il est très pénible pour l’auteur de ces lignes d’écrire ce petit témoignage pour répondre à la demande amicale de Monsieur Taoufik Habaïb.

Que de souvenirs remontent à la surface lorsque j’écris ces lignes ! D’abord, le souvenir d’une immense chance d’avoir été un étudiant de la deuxième promotion de la faculté des Sciences juridiques, d’avoir eu en première année de la maîtrise en sciences juridiques  des maîtres de pensée tels que le doyen Abdelfattah Amor en droit constitutionnel, Mohamed Charfi en introduction à l’étude du droit, Farouk Mechri en droit civil comparé, ou encore les doyens Yadh Ben Achour et Sadok Belaïd en initiation à la philosophie du droit, à côté d’autres Professeurs exceptionnels que je ne peux ici tous les citer...

L’auteur de ces lignes, en se rappelant ces enseignants, ne peut que se remémorer les vers d’Ahmed Chawki:

«Lève-toi pour le maître et rends-lui hommage, le maître a failli être un prophète.»

قُم لِلمُعَلِّمِ وَفِّهِ التَبجيلا 
 كادَ المُعَلِّمُ أَن يَكونَ رَسولا

L’apport du doyen Belaïd ne s’est pas arrêté pour moi au stade de cette initiation, ô combien importante ! J’ai eu la chance de l’avoir ensuite en première année de DEA de droit économique et des affaires. C’était pour le cours de philosophie du droit, un cours précieux, disparu malheureusement avec le système L.M.D., cours où il y avait des discussions très approfondies qui restent gravées à jamais dans la mémoire du juriste que je suis devenu. Je me souviens en particulier d’une discussion que j’ai eue avec lui concernant le positivisme juridique, où j’essayais de défendre le point de vue positiviste... et où il m’a expliqué, avec sa méthode unique, en s’adressant à moi par l’expression: «Monsieur le positiviste», qu’au-dessus des lois positives, il existe des principes immuables que le droit positif doit respecter, notamment liés aux droits de l’homme... . Il ajoutait qu’il n’y avait pas plus dangereux qu’un juriste purement positiviste qui appliquerait la loi froidement, sans la soumettre à un examen de conscience. Cette discussion m'a bouleversé et fait évoluer, à tel point que j'ai défendu, quelques années après, le point de vue contraire dans ma thèse de doctorat, en estimant qu'il existe des principes d'ordre public transnational que l'arbitre du commerce international doit garder et  respecter.

J’ai eu là aussi l’immense privilège de l’avoir comme membre de mon jury de thèse, aux côtés d’autres éminents professeurs : Mohamed Charfi, Ali Mezghani, Philippe Fouchard et la doyenne Kalthoum Meziou. Je me souviens, comme si c’était hier, de cette soutenance qui date de plus d’un quart de siècle…

À partir de là, et petit à petit, je suis devenu le collègue, voire l’ami du doyen Belaïd. Il était toujours là tout au long de ma carrière, discret mais très efficace. Ses conseils étaient précieux avant le concours d’agrégation. Son encouragement a pesé dans ma décision de me présenter au décanat en 2014. Sa présence à la Faculté était précieuse pour moi et pour tous les collègues, en particulier aux moments difficiles…

Le doyen Belaïd a toujours en effet été disponible pour la Faculté et pour l’Université. Il n’a jamais dit non lorsqu’on le sollicitait pour intervenir dans des colloques ou pour faire partie, en tant que professeur émérite, de tel jury ou de telle commission.

En tant que doyen de la Faculté, j’avais toujours le souvenir de mes prédécesseurs, notamment notre doyen disparu Abdelfettah Amor, et le sentiment que j’avais l’appui de mes illustres devanciers : les doyens Sadok Belaïd, Yadh Ben Achour, Kalthoum Meziou, Mohamed Salah Ben Aïssa et Fadhel Moussa... Ils ont été un guide pour moi lorsque j’étais doyen. En tant qu’anciens doyens, ils le sont encore aujourd’hui dans mon comportement avec mes collègues qui m’ont succédé dans ces responsabilités, Madame la doyenne Neila Chaabane et Monsieur le doyen Wahid Ferchichi…

Le souvenir du doyen Belaïd restera à jamais gravé dans ma mémoire. Dans la vie, on a parfois la chance de faire des rencontres décisives, mais on a aussi le regret de perdre ces personnes rencontrées au cours d’un chemin que la vie rend toujours éphémère…

Adieu mon Professeur…Adieu mon ami….

Lotfi Chedly
Professeur à la faculté des Sciences juridiques,  
politiques et sociales de Tunis
Ancien Doyen

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