Salsabil Klibi - Sadok Belaid, le savant et l’esthète
Avec le départ de Sadok Belaid, ce n’est pas seulement l’université tunisienne ni la communauté des juristes qui perd une de ses figures les plus marquantes, mais l’Etat tunisien, car Sadok Belaid fut aussi un de ses grands serviteurs.
J’ai eu le privilège d’avoir Si Sadok comme professeur alors que j’entamais ma première année du troisième cycle. Avec lui on découvrait une autre représentation du droit international que celle qui nous avait été servie en troisième année de la licence. Et aujourd’hui plus que jamais résonne encore à mes oreilles cette image qu’il nous en avait dressée. On était à la fin des année quatre-vingt et il nous parlait déjà de ce colosse aux pieds d’argile qu’est le droit international, aussi grand par ses principes qu’indigent lorsqu’il s’agit de le mettre en œuvre, image plus vraie aujourd’hui que jamais.
J’ai eu également le privilège, par la suite, d’avoir Si Sadok à mes côtés dans mes premiers pas d’enseignante, Si Sadok attentif et bienveillant lorsqu’il se penchait sur mes publications, les discutait et en redressait les imperfections. Si Sadok forçait l’estime mais c’est aussi beaucoup d’affection que j’avais pour lui.
Ce n’est pourtant pas du juriste hors pair qu’il fut que je voudrais parler ici mais de l’érudit et de l’esthète. J’ai eu la chance, en effet, à plusieurs reprises de voyager avec Si Sadok à l’occasion de colloques ou congrès internationaux et c’est un autre homme que j’ai découvert. Lors de discussions après les longues journées de travail, j’ai découvert le fin connaisseur de peinture et de musique qu’il fut, et les visites des musées étaient toujours au programme des sorties post-congrès. Ses envolées commentant un tableau de Rembrandt ou de Vermeer (il appréciait particulièrement les maîtres hollandais) étaient captivantes. Sa culture musicale était saisissante, il m’initiait à saisir les différences dans l’interprétation d’une même œuvre, d’un chef d’orchestre à un autre, sans manquer évidemment de faire le parallèle avec les variations d’interprétation des textes juridiques par les juges, lui auteur d’une thèse marquante sur «le pouvoir créateur et normatif du juge».
Les dîners avec Si Sadok étaient un événement, car on y dégustait les plats avant même d’y goûter. Fin gourmet et connaisseur des cuisines de terroir de Tunisie et d’ailleurs, la description des saveurs d’une viande ou d’un fromage, les origines d’un plat et ses déclinaisons suffisaient à aiguiser toutes les curiosités et les appétits.
Le professeur sévère qui dominait son amphithéâtre, intimidant par son savoir, était doublé d’un homme affable dont l’amitié et la compagnie étaient un privilège et ce sont ces deux figures qui vont nous manquer cruellement!
Allah yarhmek Si Sadok.
Salsabil Klibi
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