Guerre en Iran et dans la région: éléments de décryptage
Par le Colonel-major (retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Cette guerre est un affrontement politique qu’un conflit militaire. Cette guerre est considérée comme limitée pour la première puissance militaire mondiale mais totale pour l’Iran. Ce conflit regroupe huit types de coûts(1): le coût économique (évalué à un milliard $/jour), le nombre de forces dont on a besoin, la durée probable des hostilités, les risques d’un conflit élargi, la probabilité du succès (infographie: Expression de la supériorité aérienne au Moyen-Orient), la réaction de l’opinion intérieure, la réaction du monde et l’impact sur la politique interne. Le but de la stratégie est d’identifier les priorités, puis de faire des choix sur des modes d’action en vue d’atteindre certains objectifs dans un environnement incertain. La pensée stratégique se résume en «modes d’action - moyens et finalités», une triade qui se heurte toujours à la réalité sur le terrain que nous allons tenter de mettre en esquisse dans le tableau suivant. Nous allons constater qu’une dichotomie se profile, au fil des semaines, entre «ce qui est souhaitable et ce qui est possible». Notons qu’à travers l’histoire militaire récente, une campagne aérienne ne peut gagner seule une guerre. .jpg)
| USA / Israel | Iran | |
| Etat final recherche (End State) | • Changement de régime ou démantèlement de l’Etat? • Contre-prolifération nucléaire(2) | • Survie militaire et politique du régime: Tenir le plus longtemps possible • Régionaliser le conflit • Provoquer une crise pétrolière |
| Moyens (Means) | • 2 groupes aéronavals (GAN) autour de 2 porte-avions: sécurisation du détroit d’Ormuz (infographie: La présence militaire américaine dans la • Bases américaines pré-positionnées dans la région • Appel au soulèvement du peuple iranien par des opérations clandestines | • Force aérospatiale du corps des Gardiens de la révolution • Marine: bloquer le détroit • Contrôle de la population: manifestations / tentative sécessionniste de toute minorité (kurde...) / Pas d’apparition d’une alternative politique «transitionnelle» |
| Modes d’action (Ways) | • Campagne aérienne: éliminer le Guide suprême / neutraliser le commandement militaro- sécuritaire / détruire les sites de lancement (fixes(4) et mobiles) des missiles et les capacités d’enrichissement du nucléaire / Neutraliser la défense aérienne • Protéger les bases et les alliés dans la région • Localiser l’uranium enrichi par toutes sources de renseignement • Contrer les menaces maritimes: GAN • Conflit de courte durée souhaitable avec pour ligne rouge: pas d’invasion terrestre ni débarquement amphibie | • Riposte rapide par missiles balistiques/drones sur les bases et tous autres intérêts US • Frapper Israël en déjouant son « Dôme de fer» (infographie: Le missile supersonique Fattah ) • Activer les proxys au sein des communautés chiites: Irak • Liban - Yémen(3) • Bloquer le détroit: missiles antinavires / vedettes rapides pour des attaques en essaim / des mini sous-marins / mines marines (infographie: les différentes mines marines) |
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Nous allons tenter, vu l’évolution actuelle et incertaine du conflit ainsi que de certains retours d’expérience (RETEX) historiques, de formuler certains scénarios possibles de l’opération «Epic Fury» allant du «très probable» à «l’improbable».
Scénario de poursuite des opérations «très probable»: poursuite du conflit en misant sur l’usure et l’attrition avec pour état final recherché un changement de régime ou le démantèlement de l’Etat? S’agit-il d’un régime politique dans sa globalité ou d’un pouvoir en place personnalisé par la figure du Guide suprême ou de l’appareil idéologique sur lequel il assoit sa gouvernance? Cela dépendra de deux points de résilience iranienne relatifs à sa survie militaire ainsi qu’à sa survie politique. La première consiste à régionaliser le conflit, à résister en vue d’une usure de l’opinion publique US et/ou remettre en question les buts de la guerre: guerre pour les intérêts des USA ou pour Israël? La seconde est relative à l’attitude du peuple iranien: Effacement ? Démobilisation? Enjeu?
Sans invasion terrestre et de prise de la capitale, aucun changement de régime n’est à espérer (Leçons de l’opération «Desert Storm» en 1991).
Par contre, une importante bataille aéromaritime se déroule au niveau du nœud géostratégique, celui du détroit d’Ormuz, qui changera inexorablement de main. L’envoi d’un troisième porte-avions américain va dans ce sens. Cette bataille prendra probablement la forme d’un jeu de go(5): Il s’agira d’étouffer l’Iran en saisissant certaines îles (comme celle de Kharg ou celles mal protégées au Sud de la mer Rouge). Les USA sauvent la face et sécurisent le commerce. La ligne rouge d’une invasion terrestre ne sera pas franchie. Ils font déjà appel aux pays de l’Otan pour la décharger de certaines tâches telles que l’escorte des pétroliers/méthaniers ou la destruction des mines. Le financement de cette phase d’opération se fera par les pays du Golfe en vue de créer un corridor sécurisé via la mer Rouge mais également pour réduire la vulnérabilité de leurs ports respectifs.
Les trois scénarios relatifs à une improbable sortie de crise pourraient être la conséquence d’une divergence des buts de guerre entre les USA et Israël.
Premier scénario improbable: les USA arrêtent les hostilités en proclamant ses buts de guerre atteints, à savoir la neutralisation du Guide suprême, la destruction de tout programme nucléaire futur ainsi que la sécurisation du détroit. Ce scénario serait conditionné par son centre de gravité(6) représenté par la désapprobation de son opinion publique (si cela touche à leurs portemonnaies) ainsi que de sa base MAGA, mais aussi des lobbies et du pouvoir financier. Accessoirement, la pression des pays du Golfe ainsi que des pays asiatiques dont la Chine pourrait jouer un rôle influent.
Deuxième scénario improbable: Israël continue seul avec l’aide logistique américaine. Il voudrait une dislocation de l’Iran. Cet Etat est le seul à disposer d’un bouclier antimissile (infographie: Le dôme de fer), qui ne couvre pas la région du Moyen-Orient.
Troisième scénario improbable: sans aide américaine, Israël ne peut pas continuer seul et arrête à son tour les hostilités se contentant des mêmes buts de guerre que les USA en y ajoutant une zone d’occupation au Sud-Liban.
Pour les scénarios évoqués, les USA et Israël pourront revendiquer une victoire militaire mais les USA assumeront un échec stratégique et Israël, une possible implosion politique interne(7). Un succès militaire sans succès politique ne sert à rien.
Le scénario iranien de guerre se caractérise par quatre aspects importants:
[1] La campagne aérienne «Midnight Hammer» en juin 2025 a conduit les Iraniens à la mise en œuvre d’un des aspects importants de la guerre asymétrique: «Centralisation du commandement et décentralisation dans l’exécution». Cette décentralisation organisationnelle leur permet de poursuivre leur combat bien que le niveau politico-stratégique ait été neutralisé pendant quelques jours. Je suis étonné par la rigueur de leurs procédures opérationnelles fixes, c’est-à-dire «Que faire à J +1 , à J + 2 etc.; quels moyens et sur quelles cibles? (infographie: Les forces armées et balistiques de l’Iran / Organigramme simplifié des organes sécuritaires de l’Iran).
[2] Riposte graduée en jouant sur le principe d’économie des forces et par le choix de leurs cibles. Nous assistons à un affrontement tactique mortel entre deux concepts: attaque en essaim visant la saturation d’Israël et de ses voisins arabes versus Défense antimissile. Les modes d’action offensifs iraniens ne coûtent pas cher contrairement à un dispositif antimissile beaucoup plus onéreux, d’autant plus qu’il faut tirer deux missiles intercepteurs (de plusieurs millions $) pour contrer un missile (200 000$ pour le Fattah-2, le plus performant) ou un drone (de 20 000 à 50 000 $) pour augmenter les chances d’impact (infographies: Le système de défense aérienne THAAD + Patriot). Il existe des solutions plus économiques que le président ukrainien Zelensky s’empresse de proposer son aide technique mais aussi par esprit de revanche sur les drones iraniens (infographie: Drone iranien Shahed ) acquis par les Russes.
Reste la question critique, à savoir la quantité en stocks pour les belligérants pour pouvoir durer. Les USA penseraient à prélever certains vecteurs à d’autres régions qui seront fragilisées (la Chine reprend ses manœuvres au niveau du détroit de Taïwan).
[3] Bloquer le détroit d’Ormuz (infographie: le Golfe, la station-service du monde): c’est devenu une arme de guerre car le détroit possède une capacité de nuisance sur 20% du trafic maritime mondial en dissuadant les navires, avec en filigrane une crise pétrolière possible à long terme (infographie: Géopolitique & Marchés).
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[4] Extension à d’autres pays hors de la région (Chypre, Turquie) qui a abouti à une mobilisation de certains pays de l’UE.
En conclusion, nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. Un traité protecteur signé avec une grande puissance ne constitue plus une garantie absolue de se voir soutenu en cas d’agression.
Quels seraient les ingrédients de paix face à cette dérégulation mondiale dans ce conflit et ceux qui vont venir? Un cessez-le-feu n’est pas la paix et fait l’objet de nombreuses violations de nos jours (Gaza, Liban...). Il semblerait que certaines parties pousseraient le Liban à reconnaître Israël pour arrêter son agression! De nos jours, on ne signe pas plus la paix qu’on ne déclare la guerre. D’ailleurs, c’est un phénomène qui est passé inaperçu, la disparition de la déclaration de guerre...
Questionnements stratégiques
• Doctrine Weinberger puis Powell: elle se résume à une série de questions auxquelles il doit être répondu par l’affirmative avant d’engager la puissance militaire: Est-ce que des intérêts vitaux sont en jeu? Est-ce que des objectifs atteignables ont été définis? Est-ce que les risques et coûts ont été objectivement analysés? Est-ce que toutes les autres options non violentes ont été épuisées? Est-ce qu’il existe une stratégie de sortie permettant d’éviter un embourbement? Est-ce que les conséquences d’une intervention ont été évaluées? Est-ce que le peuple américain soutient cette action? Est-ce que le soutien de la communauté internationale est acquis?
• Selon Bourrat(8): penser l’après, c’est-à-dire les conséquences à moyen et long terme de l’intervention, suppose de prendre en compte le paramètre déterminant de la durée, qu’il s’agisse du temps court déterminant le succès ou l’échec sur le plan tactique, ou du temps long dans lequel s’inscrivent les conséquences politico-stratégiques (exemple: décomposition ou recomposition du Moyen-Orient?) et la question de la sortie de crise... Poser aussi la question des alternatives possibles à ce conflit: d’autres acteurs internationaux ont-ils les moyens d’explorer d’autres modes de résolution éventuels comme la voie diplomatique, mais aussi rechercher les médiations, les arbitrages, les compromis et les négociations?
Colonel-major (retraité) Mohamed Ghazi Essaied
Notes
(1) «Notre guerre _ Le crime et l’oubli: pour une pensée stratégique» par Nicolas Tenzer. L’Observatoire, 2024.
(2) Écrit dans le «National Defense Strategy 2026».
(3) Selon le «NDS 2026», les Houthis au Yémen ont déjà subi plusieurs frappes dont celle durant l’opération «Rough Rider».
(4) Lors de l’opération «Midnight Hammer» selon le «NDS 2026».
(5) Contrairement au jeu d’échecs, le jeu de go (jeu de stratégie millénaire d'origine chinoise) se base sur la patience et l’occupation de terrain.
(6) «Entrée en Stratégie» par le Général Vincent Desportes. Editions Robert Laffont, 2019.
(7) Israël se focalise essentiellement sur la question du nucléaire iranien, dans laquelle on décèle trois dimensions : l’une sécuritaire qui lui ferait perdre le statut de seule puissance régionale disposant de l’arme nucléaire. La seconde est essentiellement politique : la menace iranienne apparaît aussi comme un levier pouvant servir le jeu politique interne en Israël. Enfin, il faut bien comprendre qu’en mettant en avant le dossier du nucléaire iranien, les responsables israéliens font passer dans l’ombre le problème palestinien (Gaza) qui perd de son importance dans le jeu diplomatique régional et international.
(8) «Les conséquences en termes de stabilité des interventions militaires étrangères dans le monde arabe» Flavien Bourrat _ IRSEM, mars 2018.