Samir Allal: Un ordre mondial pris dans le piège des fossiles
Le monde est désormais plongé dans les paradoxes «de la puissance à l'âge climatique»
L’utopie néolibérale d’une croissance globale continue des richesses est désormais derrière nous. Mais le capitalisme n’est pas mort pour autant. Sa forme actuelle n'est ni réellement nouvelle ni totalement inconnue. Elle est propre à tous les âges où domine le sentiment angoissant d'un monde «fini» borné et limité, qu'il faut accaparer dans la précipitation.
Ce capitalisme de la «finitude» se caractérise par la militarisation et la privatisation des voies maritimes, un «commerce» monopolistique et rentier qui s'exerce au sein d'empires territoriaux, l’appropriation des espaces physiques et cybers par de gigantesques compagnies privées aux prérogatives souveraines qui dictent leurs rythmes. (Arnaud Orain, 2025)
Les frappes israélo-américaines contre l’Iran et le Liban, ouvrent une séquence géopolitique dont personne ne connaît l’issue. Cette guerre d’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran (grande civilisation plurimillénaire) est une guerre impérialiste.
Elle plonge la région et le système international, dans l’incertitude la plus complète et fait bondir les cours mondiaux du gaz et du pétrole. Son ampleur va dépendre de quatre variables: la nature et l’intensité de la riposte iranienne, la capacité des acteurs régionaux à contenir l’escalade, le positionnement des Etats-Unis et la réaction de la Chine.
Le monde est désormais, remodelé par l’essor de la (géo)économie, où la décarbonation, les sanctions et les priorités de sécurité influencent directement les politiques publiques et la stratégie des entreprises. La dépendance aux fossiles (lock-in fossile) et aux minéraux, ne peut pas durer.
Il y a dix ans, la transition énergétique était présentée comme une réponse au changement climatique. Aujourd’hui, l'impératif de sécurité apparait comme un levier de souveraineté et de résilience face aux crises géopolitiques. Cette perspective permet de recadrer le dilemme entre compétitivité de court terme et transition énergétique.
Nous sommes désormais, plongés dans un système international où l’émancipation des fossiles est à la fois nécessaire mais difficile à construire: la substitution technique au pétrole est assurée mais pas la succession géopolitique.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le système capitaliste international a en grande partie tenu grâce à l'injection des énergies fossiles dans les relations géopolitiques. À mesure que les risques climatiques se font sentir et que l'industrie fossile perd son pouvoir stabilisateur, un nouveau conflit oppose les acteurs cherchant à accélérer le déclin de «cette bombe à retardement», à ceux qui entendent maintenir le socle fossile de leur sécurité.
C'est toute la complexité du problème souligné par les conflits autour du détroit d’Ormuz: même si la paix fossile est impossible, un système international stable et émancipé de ces énergies est à la fois nécessaire et difficile à construire.
La gouvernance climatique mondiale, a paradoxalement fait plus pour révéler aux yeux de tout le monde la difficulté qu'il y a à construire une paix décarbonée que pour nous mettre sur la bonne trajectoire.
En d'autres termes, nous savons assez bien quelles technologies et quelles règles sociales nous permettent de vivre sans fossiles, mais nous ne savons pas exactement quel système international capable d’assurer le consensus politique qui en découle.
C'est la raison pour laquelle, face au libéralisme environnemental idéaliste et consensuel, se développe aujourd'hui (un autre) réalisme climatique qui adopte la stratégie du conflit : conflit entre les puissances fossiles et la puissance naissante des intérêts émancipés de ces ressources; conflit entre les gagnants et les perdants de l'ordre mondial, à la recherche d'une répartition juste de l'effort et des risques.
Ce réalisme est un tournant possible dans les relations internationales, dans la mesure où il permet d'envisager que le changement de régime énergétique non plus conçu comme un renoncement à la puissance ou à la sécurité - ce que nous pourrons attendre pendant des siècles sans que cela n'arrive - mais comme leur réinvention sur un socle technique et matériel renouvelé.
Le concept de «l’écologie de guerre», développée par Pierre charbonnier est l'expression politique de ce réalisme. Cette expression ne signifie évidemment pas que l'écologie ait trouvé dans la guerre son mode d'expression privilégié. Mais qu'en temps de guerre, le changement de modèle économique et énergétique peut se présenter comme un facteur de mise en sécurité des populations, à court terme comme à plus long terme:
«Pour nous mettre à l'abri des menaces existentielles du XXI° siècle, on ne peut plus compter sur une stabilité acquise via une dynamique d'accumulation indéfinie dans laquelle les perdants cherchent à rattraper les gagnants. Il nous faut au contraire penser des formes de puissance subordonnées à un impératif commun, un plafond écologique et climatique global qui fonctionne comme une corde de rappel ultime et transnationale».
Dans «l’écologie de guerre», le règne du marché est nécessairement limité, puisque l'impératif de protection de la société est étendu à une partie des activités productives. De plus, le déclin nécessaire des productions non soutenables contraint à fermer des secteurs pourtant rentables (une centrale électrique au gaz par exemple) tout en incitant à l'émergence d'infrastructures qui pourraient ne pas l'être (notamment les infrastructures d'adaptation).
Le réalisme écologique impose de faire plier les puissances fossiles en engageant le combat sur leur propre terrain et en donnant à l'avant-garde des politiques climatiques les moyens de constituer autour d'elle une large coalition d'acteurs, (États, forces sociales, industries), capables de faire converger sécurité et soutenabilité.
Un tel réalisme ne peut fonctionner sans «un principe de justice», et ce pour une raison très simple: la coalition post-fossile ne pourra advenir et jouer son rôle moteur si elle n'agrège pas un grand nombre d'acteurs qui ont été jusqu'à présent les perdants de l'ordre international.
La demande de développement soutenable issue du Sud global n'est ni une fantaisie, ni un chantage, ni une revanche. C'est la condition concrète pour que les nombreuses nations tenues jusqu'à présent à l'écart des opportunités matérielles non seulement n'adoptent pas le chemin de développement qui a été celui du Nord dans le passé, mais voient leur avenir, leur indépendance et leur sécurité dans les politiques climatiques.
l’avenir de l'humanité est largement déterminé par le jeu des puissances et par les considérations de sécurité. Une voie de sortie de l'impasse climatique pour la paix existe, mais elle passe par un bouleversement total de l'ordre géopolitique actuel, encore largement dépendant des ressources fossiles, et donc de la destruction de la Terre.
Ce bouleversement, doit être orchestré. Il ne sera très probablement ni harmonieux ni sans conflits. Pacifique s'il est amorcé suffisamment tôt.
La guerre au Moyen-Orient un conflit majeur pour le contrôle des systèmes énergétiques du XXIe siècle
Après l’intervention américaine au Vénézuéla et le génocide impuni à Gaza, une nouvelle fois, le droit international, est foulé aux pieds.
Les frappes américaines et israéliennes ravivent les tensions dans la région et exposent l’économie mondiale à deux risques principaux: une instabilité géopolitique et un choc énergétique majeur.
L’Organisation des Nations Unies (ONU) est impuissante et le reste du monde ne fait que regarder et maugréer. Saturant la scène médiatique mondiale, le «Trumpisme» a lentement et sûrement conduit le monde à une accoutumance générale au pire. Le silence et l’inaction encouragent les crimes.
Vous avez aimé la Libye, le Mali, l’Afghanistan, l’Irak, Gaza? Vous adorerez MAGA, en Iran et au Liban. Les interventions extérieures de l'armée américaine se terminent toujours par une longue période de chaos pour le pays ciblé.
Avec cette intervention, l'ordre politique international, attribué aux fossiles se trouve dans un entre-deux tout à fait inédit. Pour une large gamme d'acteurs économiques et politiques, les fossiles sont des facteurs de production à défendre, pour d'autres, ils sont des facteurs de destruction à éliminer.
Entre ces deux camps nettement polarisés se trouvent un grand nombre d'acteurs moins facilement identifiables, qui attendent de savoir s'ils ont plus à perdre ou à gagner de ce conflit. Chacun se positionne en fonction de ses intérêts immédiats, de ses atouts et de ses faiblesses. L’intérêt au «statu quo fossile» est variable d’un pays à un autre, et anime la géopolitique contemporaine. Il n'est pas encore tranché!
Avant, la démultiplication des infrastructures énergétiques, était considérée comme un facteur de paix, comme un moyen de soulager la montée en tension des rivalités en offrant un dérivatif économique à la volonté de puissance et en créant de l'interdépendance.
Ces mêmes infrastructures apparaissent aujourd’hui comme des armes par destination: là où nous pensions avoir établi un système de coopération productive autour du détroit d’Ormuz, on a hérité d’un système de destruction mutuellement assurée.
Dès l’amorce des frappes américano-israéliennes sur l’Iran, les grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs opérations dans le détroit d’Ormuz, passage essentiel du commerce international, d’hydrocarbures en premier lieu.
Le prix des hydrocarbures a augmenté fortement et a fait craindre le retour de l’inflation. Pour l’instant, les marchés financiers restent volatils, ne sur-réagissent pas. Ils redoutent non-pas tant l’intensité de la guerre que sa durée.
En combinant trois paramètres — l'incapacité structurelle à contrôler le détroit d'Ormuz, une offre de substitution limitée et une demande peu élastique à court terme —, l'ancien économiste en chef du FMI Olivier Blanchard décrit un scénario de prix du pétrole, installé durablement à 150–200 dollars le baril.
Pour l’Agence internationale de l’Energie (AIE), la guerre au Moyen-Orient a entrainé «la plus importante perturbation de l’approvisionnement mondial de pétrole de l’histoire». Ce que Jean François Bayart nomme «un moment d’historicité», de nature à faire basculer notre monde dans une nouvelle situation.
Le détroit d’Ormuz voit transiter chaque jour 20 millions de barils. L’Iran produit 3,3 millions de barils par jour, soit environ 3% de l’offre mondiale globale. Si la crise persiste, ses répercussions se feront sentir dans le monde entier, avec un risque de déstabilisation politique, de choc industriel et de récession économique.
L’OPEP+ dispose de capacités de réserve, mais celles-ci ne pourraient pas compenser rapidement une interruption des flux du Golfe. Les routes alternatives ne permettront pas de compenser la totalité des livraisons de pétrole par le détroit d’Ormuz.
Les pays asiatiques en particulier la Chine, pourraient être les grands perdants des ruptures des approvisionnements: plus de 80 % du pétrole et du gaz transitant par Ormuz leur est destiné. L’Iran, couvre 13,4 % des importations de pétrole de la Chine par voie maritime.
La Chine reste de loin le premier pays importateur de pétrole de la planète, avec plus de onze millions de barils achetés à l’étranger par jour. La moitié de son pétrole vient de l’Arabie Saoudite, l’Irak et les Émirats arabes unis et passe par le détroit d’Ormuz.
La guerre au Moyen-Orient, cache en réalité une rivalité stratégique entre deux empires - un Petro-state (Etats-Unis) et un Électro state (Chine) -, lancés dans une guerre technologique et une course effrénée au contrôle des énergies et des ressources rares.
Dans cette bataille, le reste du monde est pris dans un étau avec un risque de vassalisation et de décrochage technologique.
Ces logiques de puissance organisent l'ordre mondial et rend nécessaire une réflexion sur la notion «galvaudée» de la transition énergétique. Agir pour le climat, ce n'est plus agir de façon désintéressée pour le bien d'une humanité abstraite. Mais s’inscrire dans des rivalités de pouvoir et défendre la sécurité d'une nation ou d'une alliance entre nations.
Le dilemme de la sécurité n'a plus tout à fait la même signification que dans le passé. Car, il devient difficile d'établir une frontière nette entre ce qui garantit simplement notre subsistance et notre niveau de vie, ce qui propulse nos activités, et ce qui compromet notre sécurité et notre avenir.
Le défi du XXIe siècle est celui de contrôler l’énergie pour préserver sa sécurité, tout en sachant qu’il ne s’agit plus du même type de contrôle qu’au XXe siècle. Les pays qui investissent dans la transition seront les plus résilients et compétitifs. À l’inverse, ceux qui tardent subiront la hausse des prix de l’énergie et la raréfaction des ressources.
Les investissements dans les filières durables de l’économie circulaire, l’électrification, les énergies décarbonées, l’agriculture durable, l’eau, la biomasse, les nouvelles mobilités et la rénovation du bâti sont les conditions nécessaires de la sécurité et du développent.
Une réindustrialisation appuyée sur ces filières sera aussi précieuse pour l’économie et pour l’autonomie stratégique. Dans cette nouvelle économie mondiale où la maîtrise de ces filières devient un enjeu majeur, l’excellence environnementale n’est plus une contrainte mais un avantage compétitif clé pour le futur.
Investir via la puissance publique permettrait de mettre en œuvre la transition. Quatre à cinq points de PIB d’investissements supplémentaires sont nécessaires chaque année, pour parvenir à décarboner l’économie, sécuriser les approvisionnements et lutter contre les inégalités.
Décarboner pour sécuriser: la réduction de la dépendance aux hydrocarbures est à la fois un objectif climatique, un levier de compétitivité et de sécurité
La guerre en Iran est un accélérateur de la fragmentation géopolitique à l’œuvre depuis l’élection de Donald Trump.
limatosceptique, Donald Trump et ses alliés de la tech, conduisent le monde vers une impasse faite d’affrontement, de pétrole sale et d’air pollué.
Cette stratégie n’est pas le fruit d’un hasard, mais la conséquence même de l’intrication entre les logiques capitalistes, l’emploi massif d’énergies fossiles et plus globalement le pillage de la nature et des ressources des pays du sud.
Au Moyen-Orient, comme au Vénézuéla c’est le pétrole qui allèche, au Congo, au Groenland, ce sont les minerais et les terres rares qui attirent les seigneurs de la tech : autant de ressources stratégiques pour leurs industries.
Le suprémacisme est leur idéologie. Ils offrent un très mauvais débouché aux justes colères des classes populaires laminées par le néolibéralisme.
Il est prématuré de prévoir d’ores et déjà ce qui résultera de ce moment tragique. Un «moment d’historicité» révélant notre perte de sens de la réalité qui nous fait accepter la guerre comme mode de gestion des crises, dans le plus grand mépris du droit international.
La désintégration brutale des pouvoirs établis par l’armée américaine (et ses alliés), laisse habituellement la place à une instabilité politique, à des conflits locaux et à une nette régression économique. Le renversement du régime en place en Iran engendrera probablement des destins similaires. Même s'il faut souhaiter au peuple iranien une issue plus heureuse.
Cette nouvelle crise, nous plonge dans une «situation» de dérèglement incontrôlable de l’ordre mondial au profit du plus fort. Une certitude, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira plus. Pas plus qu’affirmer que la modernité occidentale capitaliste constitue un horizon universel.
Pour Jacques Attali: «(ces) arguments sonnent de plus en plus creux lorsqu’ils sont portés par un occident arrogant et une oligarchie technophile américaine cynique, nourrissant la haine qu’elle prétend désarmer». L’Histoire a invariablement fini par donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs.
Les États-Unis ne parviennent plus à contrôler le monde comme dans les années 1990, en allant «sécuriser!» le pétrole en Irak. Désormais, il lui faut reconstituer un silo d'amis, de vassaux et probablement de néo-colonies pour protéger ses intérêts et affronter la Chine.
A la différence de la crise énergétique 2022, au début de la guerre en Ukraine, La question centrale n’est pas de savoir si une pénurie de pétrole ou de gaz s’annonce à court terme mais de comprendre comment un choc de prix, une désorganisation logistique et une rupture d’approvisionnement en intrants se propagent dans le tissu industriel.
Un nouveau choc amplifiant le différentiel de coût peut rapidement rendre non compétitive des lignes de production entières, dans un contexte déjà fragilisé avec notamment des marges réduites de soutien budgétaire et avec le chaos des tarifs douaniers, provoqué par l’administration Trump.
Ce nouveau choc peut impulser des décisions de délocalisation jusqu’ici différées. La compétition se joue sur l’énergie et sur les chaînes industrielles. Au-delà d’une simple adaptation à un contexte en constante évolution, l’émergence de ce qui apparaît comme un nouvel équilibre géopolitique pourrait nous amener à revoir radicalement certains postulats et exposer les pays à des arbitrages inédits.
Déplacer la base industrielle loin des combustibles fossiles ne nécessite pas une réduction d’ambition. Elle demande plutôt de la constance qui rende la décarbonation possible. La neutralité carbone ne peut plus être une variable d’ajustement au gré de la politique américaine et des cycles du baril. Elle doit rester un cap structurant de la décennie pour la sécurité et la paix dans le monde.
Améliorer drastiquement l’efficacité énergétique, électrifier les processus industriels là où la technologie le permet, développer les énergies renouvelables et l’hydrogène bas carbone, favoriser la mobilité décarbonée: sont désormais, des leviers qui limitent mécaniquement l’exposition de l’économie aux fossiles.
Réduire la consommation de gaz et de pétrole grâce à l’efficacité énergétique, et décarboner l’économie permet de renforcer la sécurité. Désormais, la réduction de la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité industrielle et de sécurité.
Dans un environnement géopolitique structurellement instable, chaque investissement dans l’efficacité énergétique ou l’électrification d’un processus industriel constitue une réduction de l’exposition aux prochains chocs d’Ormuz. Le vieux monde (coalition fossile) se meurt et le nouveau (collision climat) est lent à apparaitre.
La sécurité exige non seulement de diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, mais aussi de réduire structurellement la quantité d’énergie fossile que le pays doit importer (sobriété, efficacité). A une époque d’instabilité structurelle, lier l’économie aux hydrocarbures amplifie la crise.
Cette menace est centrale dans la géopolitique de l’énergie mondiale. Elle doit être intégrée comme une hypothèse normale dans toute planification énergétique et industrielle. Or, pour Patrice Geoffron : «La valeur de (son) assurance, est systématiquement omise dans les calculs de rentabilité industrielle … (une valeur) considérable et croissante à mesure que l’instabilité géopolitique s’installe dans la durée».
Le deal implicite «sécurité militaire garantie», par rapport à l’Iran, en échange de «prix bas» est en train de voler en éclat
L’âge « d’or noir » promis par Donald Trump est source majeure d’instabilité, de guerre et de conflits. Son slogan «Drill, baby, drill » qui lui a permis de revenir au pouvoir, risque de virer au «Pay, baby, pay» et lui faire perdre les élections à mi-mandat.
Le paradoxe fondamental de la situation actuelle est le suivant: le deal implicite «sécurité militaire» des pays de la région garantie, par rapport à l’Iran, en échange de «prix bas» est en train de voler en éclat.
Dans un monde globalisé et numérisé, la sécurité et les prix bas ne passent plus par, plus de puits de pétrole et de gaz, mais par la décarbonation, la maîtrise des filières industrielles et la modernisation des réseaux.
Le désordre provoqué par la guerre au Moyen-Orient à un visage pour la décarbonation: à court terme, la volatilité du prix de l’essence peut freiner les changements de comportements et diluer les signaux incitatifs, en comprimant les marges des producteurs et en accroissant le risque d’incertitude future.
Ce désordre, peut accélérer, par contraste, la prise de conscience de la vulnérabilité des économies aux chocs pétroliers. Malgré la brutalisation des relations internationales par Donald Trump et le recul démocratique partout dans le monde, la sortie du pétrole est sans doute le test ultime de la légitimité démocratique, dans sa confrontation avec le paradigme de l’efficacité.
Nous sommes dans une situation d’affrontement géopolitique et de crise climatique où la catastrophe ne pourra être évitée sans une réorientation et une restructuration des plus herculéennes de l'économie mondiale. La rationalité laisse souvent place à des dynamiques imprévisibles et contradictoires.
Chaque baril de pétrole, chaque mètre cube de gaz extrait - c'est-à-dire chaque tonne de dioxyde de carbone relâchée dans l'air - accélère le déréglément climatique et augmente les tensions géopolitiques.
Pour John Bellamy Foster et Brett Clark: «(…) Lorsque le capitalisme se heurte à des limites, il met en œuvre une série de mécanismes et de déplacement pour continuer cette accumulation coûte que coûte (...), utilisant de nouvelles ressources, de nouvelles réserves minérales, en changeant le lieu de production ou en développant de nouvelles technologies. (…), Ces déplacements permanents créent de nouvelles frontières d’exploitation et de nouveaux lieux ou mécanismes de domination, de destruction, afin de perpétuer le processus d’accumulation.» (Ed critiques, 2022).
Le triptyque mondialisation-concurrence-croissance et recherche de profit comme moteur principal du fonctionnement des économies, sont profondément incompatibles avec les ambitions climatiques et la sécurité. Pire, ils aggravent les inégalités et renforcent les tensions, entre pays, groupes sociaux, dans la compétition pour l’accès aux gains permis par la croissance.
Actuellement, on assiste à une différentiation géopolitique et technologique. Les matières premières (énergie, métaux, agricoles) jouent un rôle clé dans les dynamiques économiques et commerciales et l’affrontement entre les empires.
Seule l’énergie propre – soutenue par des investissements dans l’efficacité, les réseaux et le stockage – peut offrir l’autonomie et la sécurité dont nous avons besoin pour renforcer notre résilience, garantir notre sécurité et s’affranchir de la volatilité des énergies fossiles.
L’emprise du capitalisme de plateforme sur nos vies n’est pas une fatalité. Les politiques publiques tablant uniquement sur les technologies vertes et les incitations économiques ne sont pas suffisantes pour atteindre la neutralité carbone et assurer la sécurité.
Soit l'humanité parvient à transformer radicalement son rapport à l'énergie et aux ressources. Soit son environnement lui imposera des changements catastrophiques qu'il est difficile d'anticiper, dans un contexte de confrontation entre empires, et de raréfaction des ressources.
Le capitalisme a construit sa prospérité sur les combustibles fossiles, mais son avenir dépend de son éloignement des énergies décarbonées. Le capitalisme américain est fossile et belliqueux. Il provoque et alimente toutes les idées nauséabondes dont nous refaisons l’expérience depuis plusieurs années partout dans le monde.
Son principal adversaire, les nouvelles routes de la soie. Un vaste réseau maritime et routier que le «capitalisme climatique» chinois déploie en Iran, dans l'Indopacifique, en Afrique de l'Est, mais aussi en Europe et dans l'hémisphère américain.
Par «capitalisme climatique », nous entendons: «la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.».
Pour Michel Damian, la Chine a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme (géo)économique. Elle est le leader industriel mondial, dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre, les marchés des terres rares, les panneaux photovoltaïques, les batteries des véhicules électriques.
Pékin est aussi en tête pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.
Le conflit au Moyen-Orient, s’éclaire par les rapports de forces commerciaux entre ces deux empires et leur éventuelle explosion. Le «capitalisme climatique» chinois, fait la course en tête. Il dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis.
Notre incapacité majeure à prendre à bras-le-corps la sortie des fossiles et le défi climatique, n’est pas uniquement le fruit d’une incompétence politique, elle est la conséquence directe de l’affrontement violent entre cette logique «impériale capitaliste» et les limites planétaires.
Se prémunir contre des scénarios dramatiques dans ce monde en tension implique de transformer de fond en comble le système énergétique mondial. Les changements ont tendance à provoquer de violentes réactions à leur encontre, et la sortie du pétrole ne fera pas exception.
Nous pensons que la transition ne se produira qu'à travers d'intenses polarisations et confrontations et que cela pourrait ne pas être beau à voir. Le conflit actuel au Moyen-Orient «brise» l’illusion selon laquelle l'abandon des énergies fossiles sera un processus fluide, raisonné et linéaire, qui mettra tout le monde d'accord.
La transition énergétique est un moment d’émancipation, de paix et de justice sociale. Si elle est bien conduite, elle peut renforcer la sécurité, réduire les inégalités d’accès à l’énergie et de richesse. Mal conduite, elle peut au contraire les aggraver et sacrifier la souveraineté.
Dans un monde conflictuel et incertain, le dilemme pour les décideurs politiques est de savoir comment trouver un équilibre entre sécurité et décarbonation. Si le discours suggère que les deux objectifs peuvent être atteints simultanément, dans la pratique, donner la priorité à l'un entrave inévitablement l'autre.
Pr Samir Allal
Université de Versailles/Paris-Saclay