News - 24.02.2026

Kamel Laabidi: conviction et désenchantement

Kamel Laabidi: Conviction et désenchantement

Sincère, patient et déterminé, Kamel Laabidi, journaliste et défenseur de la liberté de la presse, aura résumé en 15 mois exceptionnels le grand espoir suscité au lendemain du 14 janvier 2011, rapidement abouti à une déception totale. Démanteler le système qui avait plombé l’appareil médiatique tunisien pendant des décennies s’érigeait alors en priorité. Il exigeait une volonté politique effective et un homme de large consensus pour engager une refondation totale. Kamel Laabidi, alors exilé à Washington, reconnu pour sa compétence et respecté pour son professionnalisme, était l’homme idoine. Sans hésiter, il donnera son accord pour créer en février 2011 l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric).

Il savait combien sa tâche allait être difficile : mettre en place les instruments de régulation pour l’attribution des autorisations pour les nouvelles stations radio et chaînes TV, réalisation d’un consensus sur les aspects déontologique et éthique, mise en place d’un dispositif de mesure d’audience, et surtout instauration d’une communication de qualité, respectueuse des valeurs et des libertés, moderne et pluraliste.

Ils finiront par lui faire barrage

Au pied levé, Kamel Laabidi, sans effectifs ni ressources, s’installera dans les locaux de l’ancien Conseil supérieur de la communication, avenue Jugurtha, et s’attellera, avec une équipe réduite, à un travail de titan. Il ne pouvait compter que sur des confrères, des experts internationaux triés sur le volet et des amis de longue date et surtout déjouer l’entrisme des intrus malintentionnés. L’échéance des élections pour l’Assemblée nationale constituante, d’abord fixées à juillet, puis décalées au 23 octobre 2011, lui mettait une forte pression. La Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, présidée par Yadh Ben Achour, était à la fois un appui et un filtre. Mais les plus redoutables à craindre, c’étaient les lobbies, les cartels, qui agissaient en coulisses. Ils faisaient semblant de laisser Kamel Laabidi faire, pour en définitive lui faire barrage.

Octroyer des licences de stations radio et de chaînes TV relevait de très gros intérêts financiers et politiques. Changer le code de la presse, la gouvernance des médias publics et les pratiques publicitaires était soumis à des lignes rouges à ne pas franchir. La réforme devait se limiter juste à sa dénomination : les portes doivent être laissées largement ouvertes au parti Ennahdha, en embuscade, et à ses affidés.

Deux décrets-lois et un rapport qui feront date

Contre vents et marées, Kamel Laabidi parviendra, outre l’élaboration des cahiers des charges des nouvelles radios et télévisions, à faire promulguer deux décrets-lois fondamentaux axés sur un nouveau cadre législatif des libertés de l’information et de la communication (décrets-lois 115 et 116 du 2 novembre 2011 organisant la liberté d’expression et de presse ainsi que celle de la communication audiovisuelle. «Le travail accompli durant les quelque huit mois avant les élections d’octobre 2011 est impressionnant», soulignera son ami de longue date, depuis l’Ipsi à Tunis et l’IFP à Paris, Abdelkrim Hizaoui.

Afin de prendre acte de l’état des lieux, de lever un coin de voile sur les données longtemps occultées du secteur et formuler des recommandations utiles, l’Inric publie en avril 2012 un rapport d’un grand intérêt. En 370 pages d’une écriture dense et nourri de données pour la plupart inédites, ce document livre une analyse transversale qui retrace l’historique et embrasse à la fois les aspects institutionnel, fonctionnel, financier et politique, et une grande moisson de recommandations utiles à prendre en considération. Kamel Laabidi et son équipe soumettent aux décisionnaires, comme aux professionnels et aux simples citoyens, les clefs pour décoder le relief de ce paysage et surtout réaliser ses enjeux. La démarche suivie constituait à restituer, à partir des auditions, séminaires thématiques et différentes notes de recherche et d’analyse, un corpus instructif structuré en 10 grands chapitres, consignant des propositions générales et spécifiques.

La difficile décision du sabordage

Bio express 

Né le 4 juin 1949 à Bouhjar (Monastir), où il sera inhumé

Décédé à Washington le 17 janvier 2026

Maîtrise en journalisme de l'Institut de presse et des sciences de l'information (Ipsi) en 1975 et en littérature anglaise (1976) de la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Tunis

Diplôme d'études approfondies (DEA) en sciences de la communication de l'Institut français de presse, Université Paris II

1975: recrutement à l'agence Tunis-Afrique Presse (TAP) pour en être congédié pendant 3 ans (1978-1981)

1982: reprise de service à l’agence TAP avant d’en être écarté définitivement en 1994

1989-1995: directeur de la section tunisienne d'Amnesty International (1995-1996)

Journaliste free-lance, coordinateur du programme d'éducation sur les droits de l'homme au bureau régional de l'organisation Amnesty International à Beyrouth (2000-2001) et conseiller du réseau international d'échange d'informations sur la liberté d'expression (2004-2011), représentant de la commission de protection des journalistes dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (Mena), au Caire, puis conseiller à Washington (2005-2010)

Février 2011: nommé président de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric)

Juillet 2012: il met fin aux travaux de l’Instance et se réinstalle à Washington.

Silence total. Le nouveau gouvernement issu des élections de l’ANC, conduit par Hamadi Jebali, que Kamel Laabidi connaissait bien lorsqu’il dirigeait Al Fajr, l’organe d’Ennahdha, sera dubitatif. Dès le mois de février 2012, l’Inric exprime sa profonde préoccupation face au double langage du gouvernement et s’étonne, en particulier, de la multiplication des déclarations contradictoires et discordantes à ce sujet par certains conseillers du chef du gouvernement provisoire.

Graduellement, Kamel Laabidi hausse le ton, multiplie les déclarations à la presse, lancent des appels directs aux nouveaux pouvoirs : rien que des promesses en faux-fuyant. Le stratagème était bien noué. Refusant tout compromis et découvrant les véritables intentions de mainmise sur le secteur, il décidera de faire saborder l’Inric en juillet 2012.

Lui rendre justice

La parenthèse d’une transition tant espérée sera définitivement fermée. Kamel Laabidi y avait beaucoup cru, intensivement œuvré, mettant en jeu toute sa crédibilité et toutes ses relations en Tunisie et à l’étranger, pour ne récolter que déception et amertume. Pourtant, c’était possible. Il était à deux doigts d’y parvenir, mais la puissance du parti islamiste et des lobbies faisait avorter toute bonne intention. Ils ne voulaient que d’un secteur vassalisé, d’un gisement de profits et d’un outil de manipulation des masses, quitte à le faire imploser.

Kamel Laabidi en sera très peiné, constatant de visu l’ampleur de la mise sous coupe, perdant espoir dans toute réforme du dispositif médiatique et tout respect de la liberté de la presse en Tunisie et probablement ailleurs dans le monde arabe. L’histoire lui donnera raison. Elle doit à présent lui rendre justice.

Les oraisons funèbres qui seront prononcées au siège du Syndicat national des journalistes, sa maison de luttes, et à Bouhjar, qui l’a vu naître et grandir, devant une population sortie massivement saluer sa mémoire, témoignent de la place qu’il occupe dans les cœurs.

Allah Yerhamou !

T.H.


 

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