Andropause: sortir du silence
Par Dr Mohamed Adel Chehida
L'anecdote qui révèle un tabou
Peut-être ne suis-je pas le médecin le plus «habilité» pour parler de ce sujet. Pourtant, ces lignes sont nées simplement, lors d'un café partagé avec deux amies. L'une me demande: «Pourquoi ne publies-tu plus rien? Tu n'as pas un sujet intéressant?» Je réponds: «Si mais… l'andropause.» Éclat de rire général. Puis la seconde ajoute, taquine: «Merci. Mon mari n'est pas concerné.»
Ce rire, en réalité en dit beaucoup plus qu'il n'y paraît. Il agit comme un révélateur social, un de ces moments où le rire trahit ce que nous préférons dissimuler.
La ménopause a progressivement conquis sa place dans l'espace public discutée librement entre femmes, mais aussi par les hommes qui cherchent à comprendre leur compagne. Certes beaucoup reste à faire mais pour l'andropause tout est à faire, c’est encore un sujet honteux.
Pourquoi ce déséquilibre? Parce que l'andropause touche à ce qui semble définir la virilité dans l'imaginaire collectif: les performances sexuelles, la puissance. Un reste de machisme. Elle vient questionner l'image sociale que les hommes se font d’eux-mêmes, souvent construite autour de l'idée d'invulnérabilité. Beaucoup hésitent à en parler, même avec leurs amis les plus proches, parfois même avec leur médecin. Le silence s'installe, épais, et avec lui l'isolement.
Témoignage: une expérience personnelle
Aux portes de la soixantaine, je suis moi-même concerné par ces manifestations. J'observe sur moi ce que je décris aux autres. Lorsque j'essaie d'aborder le sujet avec des amis, en Europe comme en Tunisie, je perçois souvent une gêne initiale. Les regards se détournent, les sourires se figent. Mais dès que je persiste avec transparence, en mêlant expérience personnelle et explication scientifique, l'attention devient réelle. Les visages se détendent. Les questions arrivent en cascade, souvent accompagnées de plaisanteries. L'humour, parfois, est la première étape vers l'acceptation. Il désamorce la peur.
Ce que j'observe alors, c'est un besoin profond d'information et de réassurance. Derrière la plaisanterie, il y a une attente : celle de savoir si ce qu'on vit est normal, si d'autres vivent la même chose, si des solutions existent.
Ce que la biologie nous dit: une réalité progressive
Pourtant, la réalité biologique est simple, prévisible, presque banale. Avec l'âge, la testostérone cette hormone produite surtout par les testicules, diminue progressivement chez la majorité des hommes. Contrairement à la ménopause féminine qui marque un arrêt presque brutal et complet de la fonction ovarienne, l'andropause est un phénomène lent, insidieux.
Cette baisse hormonale peut influencer plusieurs dimensions de la vie masculine:
• Le désir sexuel (libido), ainsi que la qualité des érections
• L'énergie quotidienne, avec une fatigabilité accrue
• L'humeur, parfois teintée d'irritabilité ou de tristesse.
On estime qu'environ un homme sur deux après quarante ans connaîtra au moins un épisode de dysfonction érectile au cours de sa vie. Ce phénomène, statistiquement banal, peut pourtant générer une anxiété disproportionnée, une perte de confiance en soi, et parfois ouvrir la porte à un état dépressif caractérisé. Plutôt que d'en discuter ouvertement, on se tait. On subit. On espère que « ça passera ». Et le silence aggrave ce que la nature avait simplement programmé.
Au-delà de la sexualité: le vieillissement de l'homme dans sa globalité
Le vieillissement masculin ne concerne pas seulement la fonction sexuelle. À partir de la cinquantaine, un autre organe entre discrètement en scène : la prostate augmente naturellement de volume chez la majorité des hommes.
Cette croissance progressive peut rendre la miction plus difficile et nous oblige à se réveiller la nuit pour uriner.
Rien d'exceptionnel. Rien de honteux. Simplement le temps qui agit sur le corps. Mais ces symptômes, s'ils ne sont pas pris en charge, peuvent altérer significativement la qualité de vie. La fatigue s'accumule, l'irritabilité grandit, la vigilance diurne diminue. Et là encore, le silence prévaut.
Un signal d'alarme trop souvent ignoré
Il est essentiel de rappeler un point capital, trop méconnu : la dysfonction érectile peut être un signal d'alerte cardiovasculaire. Cette dimension dépasse largement le cadre intime pour entrer dans celui de la prévention vitale.
Une étude hollandaise publiée en 2008 par l'équipe du Dr B. W. V. Schouten, portant sur 1248 hommes âgés de 50 à 75 ans, a montré que la présence d'une dysfonction érectile augmentait d'environ 60 % le risque d'infarctus du myocarde ou d'accident vasculaire cérébral dans les six années suivantes.
La dysfonction érectile peut ainsi précéder de plusieurs années un événement cardiovasculaire majeur. Ce que l'on vit comme une atteinte intime, voire une humiliation silencieuse, peut en réalité être le premier murmure d'un problème vasculaire plus large, une chance d'agir à temps.
Consulter: un acte de responsabilité, pas de faiblesse
D'où l'importance cruciale de la consultation médicale. À partir de la cinquantaine parfois plus tôt selon les symptômes ou les facteurs de risque, un contrôle chez le médecin traitant ou l'urologue permet de faire le point.
Ce bilan peut révéler des pathologies silencieuses mais pas moins nocives
Le médecin profitera aussi dans le cadre de la prévention du cancer de la prostate de demander un bilan spécifique. Lorsqu'il est détecté précocement, ce cancer se traite avec d'excellents résultats. Les traitements modernes permettent de guérir tout en préservant au maximum la qualité de vie, y compris la fonction sexuelle lorsque c'est possible.
Des solutions existent
Le parcours de soins n'est ni long ni coûteux. Il peut aboutir, si nécessaire, à un traitement adapté aussi bien pour les troubles urinaires que pour les troubles érectiles. Ces médicaments vont transformer la vie d’innombrables couples, avec des résultats souvent spectaculaires.
Le danger des fausses solutions
Le véritable ennemi reste l'embarras. Beaucoup d'hommes préfèrent consulter Internet plutôt que leur médecin, tapant leurs symptômes dans des moteurs de recherche au lieu d'oser les formuler à voix haute. Ils tombent alors sur des informations erronées, des promesses miraculeuses, des produits non contrôlés vendus en ligne sans aucune garantie de sécurité ou d'efficacité.
La pudeur devient ainsi un facteur de risque. Elle expose à des déceptions, des pertes financières, parfois même des dangers pour la santé (interactions médicamenteuses, produits falsifiés, dosages inadaptés). Le chemin numérique, aussi discret soit-il, mène souvent à des impasses.
La médecine moderne repose sur deux piliers : anticiper et diagnostiquer précocement. L'andropause et ses manifestations offrent une occasion unique de faire les deux. Ignorer ces signaux, c'est se priver d'une chance.
Lever le tabou pour mieux vivre
Parler de l'andropause ne diminue pas l'homme. Au contraire, cela le responsabilise. Consulter ne fragilise pas la virilité ; cela la protège. Reconnaître ses fragilités, ce n'est pas perdre sa force, c'est au contraire l'exercer pleinement.
Si ces lignes peuvent encourager un homme à franchir la porte d'un cabinet médical, rassurer un couple qui s'interroge sur l'évolution de sa sexualité, ou simplement lever un tabou social, alors elles auront trouvé leur raison d'être. Le silence n'a jamais guéri personne. La parole, elle, ouvre toujours des portes.
Dr Mohamed Adel Chehida
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