Le paradoxe de la primauté du matériel informatique dans la région MENA : pourquoi nous privilégions les boîtes sur l’intelligence
Par Mohamed Louadi
Résumé
Cet essai analyse la primauté du matériel informatique dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), en soulignant pourquoi les institutions régionales privilégient l’infrastructure tangible plutôt que les flux d’information immatériels. Alors que les tendances mondiales insistent sur la souveraineté logicielle et la valorisation des données, de nombreux pays émergents restent attachés à une logique matérialiste. En retraçant un parallèle historique entre l’horloge à eau de Haroun al-Rachid et les «monuments en silicium» contemporains, nous questionnons l’universalité des modèles occidentaux et montrons qu’une maturité numérique réelle nécessite une reconfiguration culturelle fondamentale, allant au-delà de l’admiration des boîtes pour réhabiliter la production de savoir.
1. Introduction : quand le visible prend le pas sur l’invisible
Dans la région MENA, il existe une étrange obsession: accumuler du matériel informatique coûteux tout en négligeant ce qui devrait réellement l’animer. Des pays capables d’acheter les serveurs les plus puissants peinent à exploiter les données ou à développer des compétences en intelligence artificielle (IA). Ce paradoxe traduit un attachement culturel et institutionnel au tangible, souvent au détriment de l’immatériel.
Nous appelons ce phénomène la primauté du matériel informatique, c’est-à-dire la préférence pour le concret, pour la visibilité de l’infrastructure plutôt que pour la valeur réelle des flux d’information, ou, plus généralement encore, l’intangible. Le prestige ne réside plus dans la maîtrise des systèmes et des algorithmes, mais dans la taille, la modernité et l’éclat des serveurs et les centres de données. Dans un contexte où l’IA et le cloud souverain deviennent des indicateurs de puissance économique, cette logique du visible freine considérablement la maturité numérique des institutions.
Historiquement, le prestige technologique était associé à l’ingéniosité et à la maîtrise de systèmes complexes. En 801, Haroun al-Rachid envoya une horloge à eau à Charlemagne. Ce qui impressionnait alors, c’était le mécanisme lui-même et sa précision. Aujourd’hui, la région MENA semble avoir oublié cette logique: le prestige se mesure à l’échelle du bâtiment, du marbre et à la brillance du matériel, non à la qualité des flux d’information qu’il contient.
Des recherches sur la question montrent que, dans de nombreuses sociétés de la région, la confiance et la légitimité reposent sur la présence physique .
Tableau 1. Indicateurs socio-économiques et numériques dans la région MENA (2025)
| Pays | PIB par habitant ($ PPA) | Taux de pénétration Internet | Taux d’alphabétisation | Population (M) |
| Algérie | 13 500 | 72 % | 81 % | 46,7 |
| Bahreïn | 53 000 | 100 % | 97 % | 1,6 |
| Égypte | 14 000 | 75 % | 75 % | 114,5 |
| Irak | 10 500 | 78 % | 86 % | 46,5 |
| Jordanie | 11 000 | 91 % | 98 % | 11,5 |
| Koweït | 45 000 | 100 % | 97 % | 4,4 |
| Liban | 11 500 | 89 % | 95 % | 5,3 |
| Libye | 19 000 | 76 % | 91 % | 7,1 |
| Maroc | 9 500 | 88 % | 77 % | 38,1 |
| Oman | 38 000 | 98 % | 97 % | 4,7 |
| Qatar | 110 000 | 100 % | 98 % | 2,7 |
| Arabie Saoudite | 54 000 | 100 % | 98 % | 37,2 |
| Tunisie | 12 500 | 82 % | 83 % | 12,5 |
| Émirats Arabes Unis | 78 000 | 100 % | 98 % | 9,6 |
| Yémen | 1 800 | 28 % | 70 % | 35,2 |
Sources: International Telecommunication Union (2025); World Bank (2025)
2. La primauté du matériel et ses racines culturelles
La primauté du matériel informatique ne peut être comprise uniquement à travers des variables économiques ou institutionnelles (voir le tableau 1). Elle s’inscrit dans un imaginaire linguistique et culturel de l’information. Depuis Sapir (1929) et Whorf (1956), l’hypothèse de la relativité linguistique suggère que les structures linguistiques influencent les cadres cognitifs par lesquels les individus perçoivent le monde. Sans tomber dans un déterminisme strict, de nombreux travaux montrent que la langue façonne les catégories mentales et les habitudes interprétatives (Lucy, 1992 ; Boroditsky, 2011).
Lakoff et Johnson (1980) ont montré que la pensée abstraite repose sur des métaphores conceptuelles enracinées dans l’expérience corporelle. En anglais, l’information est souvent conceptualisée comme une substance que l’on peut «feed», «input», «process» ou «store». En français, le vocabulaire privilégie la circulation et la transmission: l’information «circule», «se diffuse», «se transmet». En arabe, la racine ‘ʿ-l-m’, à l’origine du mot ilm (savoir), renvoie à l’idée de connaissance stabilisée et attestée, associée à l’autorité et à la légitimité (Wehr, 1979 ; Versteegh, 2014).
Les institutions, comme l’a montré Douglas (1986), structurent des schémas cognitifs collectifs. Lorsque la légitimité repose sur le visible et l’auditable, les investissements tangibles deviennent symboliquement plus sûrs. Le matériel informatique, parce qu’il est localisable, inventoriable et inspectable, correspond mieux à ces attentes culturelles que les flux logiciels ou les architectures distribuées.
3. L’infrastructure comme levier de contrôle et la réalité économique
La primauté du matériel n’est pas qu’esthétique : c’est une stratégie institutionnelle. Les administrations concentrent la puissance de calcul dans des lieux précis, faciles à localiser et surveiller. Le logiciel et les flux de données, plus fluides, menacent l’ordre établi.
Même avec des infrastructures avancées, les pays arabes oscillent entre une adoption pragmatique des données, surtout dans le Golfe, et une méfiance culturelle et politique héritée de contextes autoritaires et de priorités économiques centrées sur le tangible (Al-Shehri, 2023). Les données, et partant, tout ce qui est intangible, comme la qualité du service, demeurent souvent un outil secondaire, subordonné aux impératifs de pouvoir et de stabilité. Cette ambivalence se manifeste dans la gestion des statistiques: les États arabes veulent accumuler des données mais rechignent à les partager ou à publier celles qui contrediraient les messages politiques officiels (World Bank, 2024; UN Data, 2023). Même lorsque les flux existent, leur exploitation est contrainte par la légitimité et le contrôle, renforçant la primauté du matériel visible.
La figure 1 illustre le déséquilibre entre investissements matériels et logiciels : dans le Golfe et le reste de la région MENA, les dépenses en matériel dépassent souvent celles en logiciel et services par un facteur de deux ou plus, alors que les économies innovantes privilégient le logiciel et les données (Gartner, 2025 ; Claude Sonnet 4.5, 2025).
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Figure 1: La répartition mondiale des dépenses IT (2024-2025).
Note: Les barres représentent la part en pourcentage du budget IT total allouée au matériel (bleu) par rapport aux logiciels et services (rouge).
Source: Gartner. (2025) Gartner Market Databook, 4Q25 Update: Worldwide IT Spending. Stamford, CT: Gartner Inc. https://www.gartner.com/en/information-technology/insights/it-spending-forecast, consulté le 15 janvier 2026.
4. Déspatialisation, pertes de contrôle et culture de la donnée
Le passage à des technologies déspatialisées, comme le cloud ou le télétravail, menace les structures traditionnelles de contrôle. Historiquement, le pouvoir dans le monde arabe a été exercé dans des espaces physiques clairement définis, comme le diwan. La centralisation du matériel permet de réancrer l’autorité dans l’espace et de contrôler les flux numériques. Les serveurs et les centres de données deviennent ainsi des points de supervision, permettant aux institutions de conserver un contrôle sur l’information et d’éviter les risques associés à la circulation libre des données.
Pour mieux comprendre cette dynamique, il est utile de retracer l’évolution historique de l’importance relative du matériel, du logiciel et des données dans l’informatique mondiale.
Entre les années 1950 et 1960, le matériel était le produit principal vendu, tandis que le logiciel était fourni gratuitement ou intégré au matériel, et les données étaient peu valorisées et laissées aux clients (IBM Archives, n.d.; Ceruzzi, 2003). L’objectif était de verrouiller le client dans l’écosystème IBM. Après l’affaire antitrust contre IBM en 1969, le matériel restait vendu mais de manière moins verrouillante, le logiciel pouvait désormais être vendu séparément, marquant la naissance du logiciel indépendant, et les données commençaient à être structurées et exploitées
Tableau 2. L’évolution du matériel, logiciel et des données dans l’industrie informatique (1950–1980)
| Élément | Années 1950–1960 | Années 1969 (Antitrust IBM) | Années 1970–1980 |
| Matériel | Vendu comme produit principal (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004) | Toujours vendu mais moins verrouillant (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Mowery, 1996) | Standardisé (Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Mowery, 1996) |
| Logiciel | Fourni gratuitement ou intégré au matériel (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004) | Peut être vendu séparément, naissance du logiciel indépendant (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004 ; Mowery, 1996; U.S. Department of Justice, 1969) | Autonome et source de revenus (Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Mowery, 1996; U.S. Department of Justice, 1969) |
| Données | Peu valorisées, laissées aux clients (Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Yates, 1989) | Commencent à être structurées et exploitées (Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Yates, 1989) | Bases de données + applications analytiques (Yates, 1989; Chandler, 1977) |
| Commentaire | Objectif: verrouiller le client dans l’écosystème IBM (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004) | Séparation matériel/logiciel imposée par la loi (Fisher et al., 1983; Campbell-Kelly & Aspray, 2004; Mowery, 1996; U.S. Department of Justice, 1969) | Triade plus équilibrée, interdépendances fortes (Campbell-Kelly & Aspray, 2004 ; Mowery, 1996; Yates, 1989) |
Cette évolution montre que, historiquement, la priorité était donnée au matériel visible, le logiciel était secondaire et les données étaient marginalisées. Ce schéma a commencé à se renverser progressivement avec l’indépendance du logiciel et la structuration des données, mais la hiérarchie des priorités reste culturellement et institutionnellement influencée, notamment dans la région MENA.
Malgré des investissements matériels impressionnants, les pays arabes oscillent entre une adoption pragmatique des données, surtout visible dans le Golfe, et une méfiance culturelle et politique héritée de contextes autoritaires et de priorités économiques centrées sur le tangible (Al-Shehri, 2023). Les données demeurent souvent un outil secondaire, subordonné aux impératifs de pouvoir et de stabilité, plutôt qu’un levier stratégique autonome. Cette ambivalence se manifeste clairement dans la gestion des statistiques : les États arabes souhaitent accumuler des données, mais rechignent à les partager et évitent de publier celles qui contrediraient la communication officielle ou les messages politiques (World Bank, 2024; UN Data, 2023). Autrement dit, même lorsque les flux d’information existent, leur exploitation est contrainte par des considérations de légitimité et de contrôle, renforçant la primauté du matériel visible sur l’intelligence immatérielle. Cette logique explique pourquoi, malgré des capacités techniques croissantes, la transformation numérique reste incomplète et fragmentée, et pourquoi la région peine à intégrer pleinement l’analyse de données dans la gouvernance et la planification stratégique.
Cela implique de repenser la formation technique : au lieu de former uniquement à la gestion physique des serveurs, les institutions doivent enseigner la gouvernance des données (et non seulement des data analytics), l’IA et l’usage stratégique des logiciels. Ce changement permettra de tirer pleinement parti des investissements matériels et d’accroître la compétitivité régionale.
5. Conclusion
La primauté du matériel révèle un paradoxe: posséder des machines impressionnantes ne garantit pas la puissance numérique.
La véritable infrastructure de l’économie de l’intelligence réside dans la qualité des données, la culture de l’immatériel, la compétence des individus et la capacité à gérer les flux immatériels.
Libérer cette intelligence implique une transformation culturelle et institutionnelle : passer d’un modèle où l’on admire le matériel à un modèle où l’on cultive le savoir et l’information. Cette réorientation permettra à la région MENA de ne pas se contenter de boîtes brillantes, mais de redevenir un terrain fertile pour l’innovation, l’IA et la créativité numérique.
Seule la combinaison d’investissements matériels et de valorisation immatérielle permettra de rattraper le retard et de faire de la région un acteur de poids dans l’économie mondiale de l’intelligence.
Mohamed Louadi, PhD
Institut Supérieur de Gestion, Université de Tunis
Références
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