News - 19.02.2026

Trump 2.0: Quand la doctrine devient Stratégie

Trump 2.0: Quand la doctrine devient Stratégie

Par Elyes Ghariani

Quand la stratégie cesse d’être floue

À la fin de l’année 2025, puis au début de 2026, Washington publie successivement deux documents majeurs: la National Security Strategy (NSS), le 4 décembre, puis la National Defense Strategy (NDS), le 23 janvier. Ce calendrier resserré traduit la volonté de Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche, de fixer rapidement les orientations stratégiques des États-Unis dans un environnement international marqué par la montée des rivalités et l’essoufflement du consensus multilatéral.

Ces textes ne relèvent pas d’un exercice administratif de routine. Ils expriment un choix politique clair: limiter le périmètre des engagements, hiérarchiser les priorités et subordonner l’action extérieure aux intérêts jugés essentiels — la sécurité du territoire, la solidité économique et l’avance technologique. Loin d’une politique étrangère improvisée, la NSS 2025 et la NDS 2026 proposent une architecture stratégique cohérente.

Ces deux stratégies ne consacrent ni un repli isolationniste ni une rupture désordonnée avec l’ordre international. Elles traduisent plutôt la consolidation progressive d’un trumpisme stratégique désormais structuré, articulant une base idéologique, une doctrine explicite et un outil militaire clairement orienté. Pour les partenaires des États-Unis, en Europe comme au Sud de la Méditerranée, cette clarification invite à une relecture plus réaliste des relations avec Washington et des équilibres régionaux.

Les racines du trumpisme stratégique: de l’idéologie à l’action publique

Le Projet 2025: un cadre de référence, non un programme figé

Lancé par la Heritage Foundation, le Projet 2025 s’est imposé comme l’une des principales matrices intellectuelles du conservatisme trumpien. Long d’environ 900 pages, il ne constitue pas un programme présidentiel au sens strict, mais un ensemble structuré de propositions destinées à orienter l’action d’une administration acquise aux principes de l’America First.

Son orientation est claire: recentrer l’État fédéral sur ses missions essentielles, limiter les engagements extérieurs jugés trop coûteux et rétablir la souveraineté économique et industrielle des États-Unis.

La sécurité nationale est avant tout conçue comme la protection du territoire, de la cohésion sociale et de l’appareil productif, dans un contexte de rivalité croissante avec la Chine. Sur le plan géopolitique, cette approche redonne à l’hémisphère occidental une place centrale, en tant qu’espace d’intérêt stratégique immédiat.

Donald Trump n’applique pas ce corpus de manière rigide. Il s’en sert comme d’un cadre de référence souple, qu’il adapte à une pratique du pouvoir fondée sur le pragmatisme et la négociation. Cette flexibilité permet au trumpisme stratégique de conserver une cohérence idéologique tout en s’ajustant aux évolutions du contexte international, de l’Europe orientale à l’Indo-Pacifique.

JD Vance: vers un réalisme stratégique institutionnalisé

La montée en influence de JD Vance au sein de l’exécutif marque une étape importante dans la consolidation de la doctrine stratégique américaine. Il incarne un réalisme conservateur qui s’éloigne clairement de l’universalisme libéral ayant structuré la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la guerre froide.

Dans cette approche, développée à travers ses écrits et ses prises de position depuis 2024, les États-Unis ne cherchent plus à transformer l’ordre international. La priorité est désormais de préserver la cohésion interne du pays et de maintenir son avance technologique. La Chine y apparaît comme le principal rival stratégique, à la fois sur les plans militaire, industriel et technologique, ce qui conduit à une hiérarchisation plus stricte des menaces et des priorités.

Cette lecture se retrouve directement dans la NSS et la NDS. Elle justifie un recentrage des moyens, une concentration accrue sur le territoire national et l’Indo-Pacifique, ainsi qu’une attention moindre portée aux théâtres considérés comme secondaires. Elle conduit enfin à une interrogation centrale: comment cette vision se traduit-elle concrètement dans l’appareil stratégique américain, depuis la définition des priorités politiques jusqu’à leur mise en œuvre militaire?

NSS 2025 et NDS 2026: une chaîne stratégique clairement assumée

La NSS: définir les finalités

Publiée le 4 décembre 2025 par la Maison Blanche, la National Security Strategy (NSS) constitue le socle politique de la nouvelle orientation stratégique américaine. Elle précise ce que les États-Unis considèrent désormais comme leurs intérêts essentiels — sécurité du territoire, solidité économique et supériorité technologique — et, tout aussi clairement, ce qu’ils ne sont plus prêts à défendre sans limites ni contreparties.

Le document met l’accent sur la nécessité de faire des choix. Il rompt avec une logique d’engagements étendus et parfois indéfinis, pour privilégier une hiérarchisation assumée des priorités. Les théâtres périphériques et les partenariats déséquilibrés ne relèvent plus d’obligations automatiques, mais d’options conditionnées à un intérêt stratégique clairement identifié.

Cette inflexion marque une évolution notable. La sécurité nationale n’est plus pensée comme une responsabilité globale permanente, mais comme un ensemble ordonné de priorités. Le territoire américain constitue le premier cercle, l’hémisphère occidental le second, et la rivalité stratégique avec la Chine l’axe central. Cette approche traduit un retour à une lecture réaliste des rapports de force, où les moyens engagés doivent produire des résultats concrets.

La NDS: organiser les moyens

Publiée le 23 janvier 2026, la National Defense Strategy (NDS) s’inscrit explicitement dans le prolongement de la NSS. Elle ne redéfinit pas les objectifs politiques, mais les décline en choix militaires, budgétaires et industriels. Le document assume cette continuité en se référant directement aux orientations fixées par la stratégie de sécurité nationale.

Les priorités capacitaires — missiles, drones, défense antimissile —, les arbitrages budgétaires,  avec un budget de défense d’environ 900 milliards de dollars et les orientations industrielles — relocalisation de certaines productions et accélération des procédures d’acquisition — répondent à une même logique : concentrer l’effort là où les enjeux sont jugés déterminants.

La NDS consacre ainsi une subordination claire de l’outil militaire au politique. La force armée n’est plus conçue comme un instrument autonome de gestion des crises internationales, mais comme un levier au service d’objectifs définis en amont. Cette articulation resserrée entre vision politique et moyens militaires constitue l’un des marqueurs centraux du dispositif stratégique mis en place entre 2025 et 2026.

Quatre lignes de force structurantes

De l’articulation entre la NSS et la NDS se dégagent quatre lignes de force majeures.

La première est le recentrage sur le territoire national et sur l’hémisphère occidental, désormais considéré comme un espace de sécurité directe. Cette priorité se traduit par un renforcement des dispositifs de surveillance maritime, de défense antimissile et de lutte contre les trafics transnationaux.

La deuxième ligne de force concerne la place centrale accordée à la Chine, identifiée comme le principal rival stratégique.

Cette focalisation oriente l’essentiel de la posture militaire américaine vers l’Indo-Pacifique, avec un renforcement des capacités de dissuasion et la mise en place de mécanismes de communication destinés à limiter les risques d’escalade.

La troisième touche aux alliances. Celles-ci ne sont pas remises en cause, mais réévaluées selon une logique conditionnelle. Au sein de l’OTAN, l’exigence d’un effort accru en matière de défense — jusqu’à 5 % du PIB, incluant les dépenses militaires et de sécurité intérieure — illustre la volonté américaine de rééquilibrer le partage des responsabilités.

Enfin, la dimension industrielle occupe une place centrale. La capacité à produire rapidement et en volume, notamment dans les secteurs des technologies avancées et des systèmes autonomes, est désormais considérée comme un élément clé de la crédibilité stratégique des États-Unis.

Cette cohérence d’ensemble conduit naturellement à s’interroger sur ses effets concrets dans les différents espaces régionaux, à commencer par ceux jugés prioritaires.  

Une politique étrangère recentrée: effets régionaux et nouveaux équilibres

Indo-Pacifique: dissuader sans s’enfermer

L’Indo-Pacifique s’impose comme le principal théâtre de la stratégie américaine. La Chine y est identifiée comme le rival stratégique central, ce qui justifie une concentration accrue des moyens militaires et diplomatiques dans la région. Le renforcement des capacités navales, des systèmes de missiles et des dispositifs de surveillance, ainsi que l’intensification de coopérations telles qu’AUKUS, traduisent cette priorité.

Dans ce cadre, la question taïwanaise est abordée avec une prudence calculée. L’absence de lignes rouges formellement énoncées ne signifie pas un désengagement, mais la volonté de préserver une marge de manœuvre stratégique. L’objectif reste le maintien d’un rapport de force crédible, destiné à dissuader toute initiative unilatérale, tout en laissant ouverte la voie à la négociation.

Cette posture repose sur un équilibre délicat: renforcer la dissuasion sans enfermer les États-Unis dans des engagements automatiques. Elle illustre une approche pragmatique, fondée sur la gestion des risques dans un environnement marqué par des tensions durables.

Europe et Moyen-Orient: la remise en cause des automatismes

En Europe, la relation transatlantique entre dans une phase de redéfinition. Les États-Unis réaffirment leur attachement à l’OTAN, tout en conditionnant plus clairement leur engagement à un effort accru des alliés européens. L’exigence d’un niveau plus élevé de dépenses de défense vise à rééquilibrer le partage des responsabilités, sans remettre en cause le cadre de l’Alliance.

Cette évolution envoie un signal clair aux capitales européennes. Elle accélère le débat sur l’autonomie stratégique et souligne la nécessité pour l’Europe de renforcer ses propres capacités, dans un contexte marqué à la fois par la guerre en Ukraine et par la priorité américaine accordée à l’Indo-Pacifique.

Au Moyen-Orient, l’approche américaine privilégie des engagements limités et ciblés. La priorité est donnée à la protection des intérêts immédiats — sécurité des flux énergétiques et dissuasion des acteurs hostiles — sans retour à des déploiements massifs et prolongés.

Cette posture traduit la volonté de réduire l’exposition américaine tout en conservant une capacité d’influence.

Hémisphère occidental et Sud méditerranéen: des partenariats fonctionnels

L’hémisphère occidental est désormais pleinement intégré à la notion de sécurité nationale américaine. Les enjeux migratoires, la lutte contre les trafics et la protection des infrastructures stratégiques, telles que le canal de Panama, sont traités comme des extensions de la sécurité intérieure. Cette approche renforce la continuité entre politique intérieure et politique extérieure.

Dans le Sud méditerranéen, la logique est similaire. Les relations avec les pays de la région reposent moins sur des cadres idéologiques que sur des coopérations ciblées. La priorité est accordée à des partenariats concrets, centrés sur la sécurité, la stabilité régionale et, dans certains cas, sur la coopération industrielle et technologique.

Dans ce contexte, les acteurs régionaux disposant de capacités de stabilisation et de coopération sécuritaire crédibles voient s’élargir leurs marges de manœuvre. Les relations avec Washington tendent alors à s’organiser autour de projets précis, fondés sur l’utilité stratégique, la réciprocité et l’efficacité opérationnelle.

Limites et tests à venir

Cette stratégie recentrée comporte toutefois des limites et des incertitudes. Sa soutenabilité budgétaire, dans un contexte de dépenses de défense élevées, fait l’objet de débats au sein du Congrès. Les réactions des alliés et l’évolution du système international, marqué par l’affirmation de nouveaux pôles de puissance, constituent également des facteurs déterminants.

L’efficacité de ce dispositif sera mesurée à l’épreuve des crises futures, qu’il s’agisse de tensions accrues en Indo-Pacifique ou de fragilités au sein des alliances. Le trumpisme stratégique, désormais formalisé, devra démontrer sa capacité à gérer ces défis sans accroître les risques d’instabilité.

Conclusion – Un multilatéralisme sélectif, une diplomatie à repenser

La NSS 2025 et la NDS 2026 consacrent une inflexion majeure: la politique étrangère américaine passe d’un ensemble d’engagements dispersés à une stratégie clairement hiérarchisée. Le trumpisme stratégique, longtemps perçu comme intuitif, s’est structuré en un dispositif cohérent, fondé sur une articulation étroite entre objectifs politiques et moyens militaires. La priorité n’est plus l’élargissement du leadership, mais la protection d’intérêts jugés essentiels : territoire, économie et supériorité technologique.

Les États-Unis ne se retirent pas de la scène internationale; ils en redéfinissent les modalités. Le multilatéralisme n’est pas abandonné, mais conditionné. Les alliances deviennent plus exigeantes, la puissance militaire plus sélective, et l’engagement extérieur explicitement subordonné à des objectifs précis. Cette approche rompt avec les automatismes du passé et impose une lecture plus réaliste des rapports de force contemporains.

Pour les puissances intermédiaires, cette évolution appelle une adaptation rapide. La capacité à contribuer concrètement à la sécurité et à la stabilité régionales devient un critère central du partenariat. Dans un environnement international plus fragmenté, la valeur d’un acteur se mesurera moins à ses déclarations qu’à son utilité stratégique.

L’année 2026 n’ouvre donc pas un épilogue, mais une phase d’ajustement. Pour les diplomaties, l’enjeu est clair : maîtriser cette nouvelle grammaire stratégique et y répondre avec pragmatisme, lucidité et constance.

Elyes Ghariani
Ancien Ambassadeur