News - 13.02.2026

Le drame occulté des Tunisiens morts “pour la France” durant la Première Guerre mondiale

Le drame occulté des Tunisiens morts “pour la France” durant la Première Guerre mondiale

Combien étaient-ils ? La France n’a reconnu que 16.576 soldats tunisiens morts sur le front lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918). Jamais la liste nominative complète n’a été publiée. Elle existe bien. Les historiens tunisiens savent où, exactement. Sans cesse réclamée par l’Institut supérieur de l’histoire de la Tunisie contemporaine (Ishtc), elle demeure cependant gardée confidentielle. Le nombre réel est sans doute beaucoup plus élevé que 16.576. Il faudrait y ajouter ceux qui sont portés «disparus». Diverses sources mentionnent plus de 80.000 soldats tunisiens embarqués vers la France. Ils n’étaient pas les seuls. Il y avait aussi des ouvriers envoyés en travail obligatoire dans les usines et les champs pour prendre la relève des Français mobilisés sous les drapeaux. Les estimations avancent au total près de 110.000 Tunisiens, sur une population de 1.7 million d’habitants, soit plus de 6.5%. Quasiment tous des jeunes de 18 ans, voire moins, illettrés, issus de familles très pauvres et du milieu rural pour la plupart.

Cette question est restée longtemps occultée, malgré l’atrocité subie pendant ces quatre années d’une guerre féroce, le froid glacial dans les tranchées, l’acharnement des bombes et des tirs sur le front, et l’exploitation inhumaine dans les champs et les usines. Une incorporation de force, un déni de tout droit humain, un reniement des engagements pris par la France pour l’octroi de la nationalité et autres promesses restées dans l’air.

Révélations

C’est un livre bien documenté qui vient évoquer cette «mémoire blessée» et lever un coin de voile sur ses différents aspects. Sous le titre de «La Tunisie dans le fourneau de la Grande guerre: l’épreuve des soldats et l’opinion publique tunisienne 1914-1918», publié par l’Ishtc, l’historien Mohamed Adel Deboub met en lumière une grande tragédie vécue par les dizaines de victimes elles-mêmes et des centaines de milliers de membres de leurs familles. A partir d’une documentation très fournie, longtemps classifiée secrète, de rapports, d’archives militaires, de lettres envoyées aux familles et d’analyses diverses, conservées notamment aux Archives nationales, et consultées auprès d’autres sources, il établit avec l’aune du chercheur méticuleux les éléments d’un drame enveloppé dans le silence, livré à l’oubli.L’auteur nous fait vivre la déclaration, le 2 août 1914, de la mobilisation générale en Tunisie, le tirage au sort quant aux jeunes qui devaient être incorporés, leur répartition au départ entre le 4e régiment de tirailleurs tunisiens, le régiment, et plus tard le 4e régiment mixte de tirailleurs et zouaves, leur embarquement pour la France à partir du port de Bizerte et leur lancement en chair à canon sur le front en France et en Belgique.

Au-delà de toute endurance

«J’ai été grièvement blessé le 20 avril 1917 dans les affrontements à Vamberg. Je n’ai jamais vu de ma vie une boucherie aussi sanglante, bien qu’ayant déjà participé à d’autres combats. Sur 900 soldats de mon bataillon, il n’en est resté que 80 seulement. Les autres ont été tous tués ou blessés. Plus probablement tués», écrit un soldat tunisien dans une lettre envoyée à sa famille et censurée par les services de l’armée française en Tunisie. «Même si tu es mon frère, et que je te trouve ici devant moi, je te tirerai dessus, pour t’éviter les souffrances insupportables de cette guerre animale», écrit un autre. «Vends tout notre bétail, le cheptel qui t’appartient, m’appartient et celui de toute la famille, pour payer le montant exigé pour ton remplacement, et éviter ainsi que tu sois enrôlé de force et envoyé ici», adjure un troisième. Autant de documents édifiants qui expriment l’épuisement de toute capacité d’endurance et l’ampleur des pertes subies.«Nos morts sont des victimes du silence», déplore le professeur Khaled Abid, directeur de l’Ishct. Ils étaient cueillis à la fleur de l’âge et représentaient des forces vives. À Verdun, il y a des crânes entassés dans l’anonymat.

Pour le professeur Ali Aït Mihoub, spécialiste en histoire militaire, «ce livre doit figurer dans la bibliothèque de chaque famille tunisienne. L’auteur, Mohamed Adel Deboub, qui y avait travaillé il y a 30 ans, y est revenu pour le reprendre totalement, l’enrichir. C’est un précurseur parmi les historiens qui se sont intéressés à la Première Guerre mondiale. Il est vrai que c’était une guerre européenne mais ses dégâts ont impacté de nombreux pays dans d’autres régions. En 1992, quand l’auteur a étudié ce sujet, il a innové en l’abordant à partir du jeune soldat arraché aux siens et lancé sans la moindre formation sur le front. C’est une sorte d’histoire militaire sociale.»«L’auteur, ajoute-t-il, a considéré que la guerre a constitué un choc pour l’opinion publique tunisienne encore naissante à l’époque. Elle a remué les passions et suscité des mouvements de contestation. Dans la deuxième partie de l’ouvrage qui traite des représentations des soldats mais aussi de la main-d’œuvre, l’analyse des origines sociales montre qu’ils sont pour la quasi-totalité issus de milieux pauvres de l’intérieur du pays.»

Pour ne pas céder à la déliquescence de la mémoire collective

L’intérêt de Mohamed Adel Dabboub pour cette question est né à partir d’une constatation : «La commémoration du 11 Novembre reste en France la célébration solennelle d’un grand anniversaire, dit-il, avec plus de 37.000 monuments aux morts, contre la déliquescence de la mémoire collective en Tunisie. Beaucoup croient que cette période était un grand vide en Tunisie, sans faits significatifs. Ce qui est contredit par l’examen de nombreux documents relatant des articles de presse, des réunions politiques et des revendications sans cesse affirmées. Pour les sources, j’ai essayé de diversifier les «butins de guerre» et trouvé 344 classeurs dans les Archives nationales. La Grande guerre est centrale dans la formation de l’opinion publique tunisienne, surtout avec la tolérance de la propagande émanant de diverses sources et obédiences, orchestrées par les belligérants et utilisant des supports de divers genres, notamment des photos, des films et autres, ce qui était nouveau à l’époque.»«Le tirage au sort pour la mobilisation devait porter sur les Tunisiens âgés de 18 ans, cet âge sera abaissé de quelques années afin de répondre aux besoins de plus en plus pressants. Pour échapper à l’enrôlement d’office, des familles étaient soumises à une compensation financière pour un remplacement contre des montants allant de 500 à 1 500 francs, soit de quoi acheter à l’époque 5 vaches, 577 litres d’huile. Des mouvements de contestation ont pris diverses formes. Des cas de désertion, d’insubordination et de refus de payer les impôts se sont multipliés : Mohamed Daghbaji, Béchir ben Sedira et d’autres figures en ont porté l’incarnation.»Analysant l’évolution de l’opinion publique tunisienne à partir d’un sondage d’opinion et de divers rapports établis par les services français, l’auteur a relevé une nette évolution dans les revendications exprimées exigeant une participation à la gestion des affaires publiques et surtout à l’affranchissement. L’attachement à la vision de l’indépendance s’inscrit dans une approche nationale et moderne. La revue Le Maghreb de Mohamed Bach Hamba et le livre «La Tunisie martyre» en offrent des illustrations.Quand on lui demande quels sont ses projets pour de nouvelles publications, Mohamed Adel Deboub révèle qu’il poursuivra ses recherches sur cette thématique en traitant de la Seconde Guerre mondiale. Un grand chantier qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

Le mérite de l’auteur n’est pas seulement d’avoir sorti de l’oubli ce drame humain longtemps enterré, mais aussi de l’avoir étudié avec les outils du chercheur attentionné. Didactique, il comprend une synthèse à la fin de chaque chapitre, une conclusion générale, des annexes, une bibliographie fournie et des index de noms, lieux et contenus.Une analyse très fine, sous un regard certes académique d’un historien chevronné, et un devoir de reconnaissance accompli, comme il espère, Mohamed Adel Deboub, dans une recherche inédite et sans concession.

La Tunisie dans le fourneau de la Grande guerre: l’épreuve des soldats et l’opinion publique tunisienne 1914-1918 
de Mohamed Adel Deboub,
ISHTC, 2026, 324 pages, 30 DT

 

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