News - 13.01.2026

Habib Touhami: Le développement à l’ombre de la démographie

Habib Touhami: Le développement à l’ombre de la démographie

Tout a évolué rapidement en Tunisie avec l’indépendance du pays en 1956 : la terre, le milieu, la législation, l’enseignement, la santé, la culture, les mœurs, les valeurs communes, les structures mentales, les comportements sociaux, la production, les rapports de production, les échanges avec l’extérieur, etc. Mais si on doit choisir un paramètre socioéconomique ayant le plus évolué tout en impactant fortement l’évolution générale du pays, ce serait la démographie: effectifs globaux, pyramide des âges, fécondité, natalité, mortalité générale et infantile, espérance de vie à la naissance ; mais aussi taux d’analphabétisme, taux de scolarisation, niveaux d’instruction, répartition sectorielle de la population active, migration intérieure et extérieure,  etc.

Le choix de la démographie comme la variable explicative des évolutions socioéconomiques en Tunisie depuis trois quarts de siècle n’est évidemment pas l’option courante en la matière, ni la plus commode. Dans la plupart des rétrospectives publiées à jour sur le processus et les étapes de développement en Tunisie, l’économie est privilégiée. Certes, l’économie, l’industrialisation en particulier, a fortement impacté les évolutions socioéconomiques survenues en Tunisie depuis 1956, à l’instar du reste de toutes les sociétés industrielles ou préindustrielles, mais aucun paramètre ne saurait mieux agréger l’ensemble comme la démographie bien que le choix de celle-ci soit à contre-courant des usages. Il est en effet plus habituel de partir des évolutions économiques pour expliquer les évolutions démographiques et sociales que le contraire.

Malgré tout, retenir la démographie comme paramètre explicatif majeur ne constitue-t-il pas au fond le choix le plus  cohérent avec le concept de développement lui-même? En effet, l’IDH (indicateur du développement humain) calculé par le Pnud repose essentiellement sur trois paramètres : espérance de vie à la naissance, niveau d’instruction de la population âgée de 17 ans et plus, niveau de vie par le biais du revenu per capita (en parité de pouvoir d’achat). En 2021, la Tunisie s’est placée au 97e rang dans le classement mondial avec un IDH de 0,731, comme l’Egypte, mais mieux placée que le Maroc (0,683) et moins bien placée que l’Algérie (0,745). Manifestement, la Tunisie doit son classement plus à ses performances sociales (64e  pour l’espérance de vie, 77e pour le taux de scolarisation) qu’à ses performances économiques (129e  en 2017 par la BM au niveau du PIB par habitant).

Les circonstances actuelles valident ce qu’impose rétrospectivement le recours à l’IDH avec ses deux composantes sociodémographiques. Toutefois, le bilan des quinze dernières années sur le plan économique remet obligatoirement l’économie au centre, en ce sens que la stagnation ou même la récession du niveau de vie de la population finira par impacter négativement l’évolution de l’EVN et du niveau d’instruction. C’est ce que confirment les résultats du Rgph 2024 et suggèrent les analyses comparées des divers processus de développement. Sur le long terme, les évolutions économiques défavorables et les blocages structurels finissent toujours par tirer l’éducation et la santé vers le bas en leur consacrant moins de moyens budgétaires qu’exigent les évolutions démographiques.

En un demi-siècle, la population de la Tunisie a vu ses effectifs se multiplier par quatre ou presque, passant de 3,7 millions (dont 3,4 Tunisiens, Juifs compris) en 1956 à 11,9 en 2024. Il a fallu un peu plus de deux siècles pour que la population de la France métropolitaine soit multipliée par deux. La Tunisie n’a pas bénéficié d’un tel répit, loin de là ! La nécessité de développer le pays à marche forcée a été si forte qu’elle a imprimé à son processus de développement un rythme difficilement digérable par la population et le milieu eux-mêmes. Aujourd’hui encore, les stigmates de cette distorsion se voient partout, dans l’aménagement du territoire comme dans l’employabilité de la population active.

Habib Touhami