Tourisme en Tunisie: sortir de l’illusion du chiffre
Par Mondher Sahli - Lors de mon récent séjour en Tunisie, j’ai lu avec intérêt que le nombre de touristes internationaux aurait atteint, en 2025, un niveau record de 11 millions. L’annonce a été largement relayée, souvent présentée comme une preuve incontestable du redressement et du succès du tourisme tunisien.
C’est précisément cette lecture du succès, fondée presque exclusivement sur un chiffre, qui m’a conduit à écrire ces lignes. Car si le nombre de visiteurs demeure un indicateur utile, il ne saurait à lui seul résumer la performance réelle du secteur, ni encore moins sa contribution au développement économique, social et environnemental du pays.
Depuis des années, le succès du tourisme tunisien est évalué presque exclusivement à l’aune du nombre de touristes accueillis. Chaque saison estivale donne lieu aux mêmes annonces triomphantes – records de fréquentation, hausse des arrivées, reprise post-crise – comme si ces chiffres suffisaient à mesurer la réalité du secteur.
Or, cette approche est aujourd’hui obsolète, réductrice et potentiellement dangereuse.
Un indicateur trompeur
Accueillir davantage de touristes ne signifie pas nécessairement créer plus de richesse ni améliorer le bien-être collectif. La Tunisie peut afficher des millions d’arrivées tout en générant: des recettes moyennes par visiteur faibles, une pression accrue sur les ressources naturelles, et des retombées limitées pour les populations locales.
Dans de nombreuses régions, le tourisme de masse pèse lourdement sur les infrastructures publiques (eau, énergie, transports), fragilise les écosystèmes côtiers, entretient la précarité de l’emploi saisonnier et dégrade parfois la qualité de vie des résidents, sans que ceux-ci ne perçoivent clairement les bénéfices annoncés.
Ce que nous enseignent les expériences internationales
Ces constats ne sont pas propres à la Tunisie. Les recherches récentes menées dans d’autres territoires touristiques, notamment en Polynésie française, montrent que la croissance du nombre de visiteurs n’est pas un gage de réussite.
Les travaux du professeur Muzaffer Uysal, actuel président de l’Académie internationale du tourisme et professeur à l’University of Massachusetts Amherst (États-Unis), font aujourd’hui référence à l’échelle mondiale. Ils démontrent que le tourisme ne peut être considéré comme un succès que s’il contribue durablement à l’amélioration de la qualité de vie des populations locales, au-delà des seuls indicateurs de croissance économique.
Dans le même esprit, les recherches d’Adiyukh Berbekova, professeure associée à l’University of Hawaiʻi at Mānoa (États-Unis), et spécialiste internationale du bien-être des résidents et de la durabilité touristique, mettent en évidence le caractère fondamentalement multidimensionnel du bien-être : celui-ci dépend non seulement des revenus générés par le tourisme, mais aussi de la préservation de l’environnement, du respect de l’identité culturelle et du sentiment de participation des résidents aux décisions qui façonnent le développement touristique.
Les enquêtes de terrain menées récemment en Polynésie française (notamment à Tahiti), en collaboration avec Muzaffer Uysal et Adiyukh Berbekova, montrent clairement que lorsque la densité touristique devient excessive, le soutien des résidents au développement du tourisme tend à s’éroder, y compris lorsque les retombées économiques sont jugées positives. Elles révèlent également que certaines îles moins fréquentées présentent un niveau de bien-être perçu plus élevé, malgré des recettes touristiques plus modestes, remettant ainsi en cause l’idée selon laquelle l’augmentation du nombre de visiteurs serait systématiquement synonyme de progrès.
Un message clair en ressort: moins de touristes peut parfois signifier un tourisme de meilleure qualité
À l’échelle internationale, la compétitivité touristique ne repose plus uniquement sur les volumes, mais sur la qualité de l’expérience, la durabilité environnementale et sociale, la diversification de l’offre (culture, nature, bien-être, tourisme intérieur) et la résilience face aux crises économiques, climatiques et géopolitiques. Les destinations les plus performantes sont désormais celles qui privilégient la qualité à la quantité, en générant davantage de valeur ajoutée locale et d’emplois qualifiés.
Un modèle tunisien à repenser
Le modèle tunisien, historiquement centré sur le tourisme balnéaire à bas coût et fortement dépendant de certains marchés émetteurs, montre aujourd’hui ses limites. Il expose le pays à une concurrence par les prix destructrice de valeur, à une forte vulnérabilité face aux crises et à des contraintes environnementales croissantes, notamment la raréfaction de l’eau.
Mieux mesurer pour mieux décider
Il devient aujourd’hui indispensable d’évaluer plus finement la contribution réelle du tourisme à l’économie tunisienne, au-delà des seuls indicateurs d’arrivées ou de recettes brutes. Une lecture pertinente doit intégrer non seulement les recettes générées, mais aussi les sorties de devises qu’implique l’activité touristique. Importations de biens et de services, rapatriements de profits par des groupes étrangers, commissions versées aux plateformes internationales de réservation ou encore certains coûts de transport international absorbent une part non négligeable des revenus touristiques, réduisant ainsi l’impact net du secteur sur l’économie nationale. Sans cette approche en valeur ajoutée, le poids réel du tourisme dans le développement économique reste largement surestimé.
Dans ce contexte, la contribution touristique des Tunisiens résidant à l’étranger demeure particulièrement mal appréhendée. Leurs dépenses, pourtant substantielles lors de leurs séjours au pays, ne sont ni intégrées de manière explicite ni traitées de façon systématique dans les statistiques officielles du tourisme, conformément aux règles de comptabilisation internationales du Fonds monétaire international. Cette lacune brouille la lecture des performances du secteur. Si les visites de la diaspora constituent un apport important en devises et un soutien direct à l’économie locale, leurs comportements de consommation diffèrent sensiblement de ceux des touristes internationaux : hébergement majoritairement chez la famille ou dans des logements non marchands, dépenses plus diffuses territorialement, forte sollicitation des commerces de proximité et des services locaux. Distinguer clairement ces formes de tourisme apparaît donc indispensable pour améliorer la qualité des statistiques, éviter les phénomènes de sous- ou de surestimation et concevoir des politiques publiques mieux ciblées.
Par ailleurs, le poids croissant des locations touristiques de courte durée, notamment via des plateformes comme Airbnb, appelle une évaluation rigoureuse et transparente. Les effets de ce segment sur l’offre d’hébergement, la concurrence avec l’hôtellerie traditionnelle, l’emploi local, les prix du logement et les recettes fiscales restent encore insuffisamment documentés. En l’absence de données fiables et harmonisées, cette composante du tourisme demeure largement invisible dans les statistiques officielles, alors même qu’elle transforme profondément les équilibres territoriaux et économiques du secteur.
À ces enjeux méthodologiques et structurels s’ajoute désormais le changement climatique, l’un des défis majeurs pour l’avenir du tourisme tunisien.
’élévation des températures, la multiplication des épisodes de sécheresse, le stress hydrique, l’érosion du littoral et la dégradation des écosystèmes affectent directement l’attractivité des destinations et la viabilité des modèles touristiques existants, en particulier ceux fondés sur une forte intensité saisonnière et une consommation élevée de ressources naturelles. Intégrer le risque climatique dans l’évaluation des performances touristiques n’est plus une option, mais une nécessité stratégique pour anticiper les vulnérabilités, orienter l’investissement et construire un modèle touristique plus résilient, durable et créateur de valeur.
Remettre les citoyens et les territoires au cœur du tourisme
Un tourisme durable ne peut plus être évalué uniquement à travers le prisme des arrivées internationales. Sa véritable performance doit se mesurer à sa capacité à améliorer le bien-être des populations locales, à préserver les ressources naturelles et culturelles, à renforcer la résilience des territoires et à assurer une répartition plus équitable des bénéfices.
La Tunisie dispose d’atouts considérables: un patrimoine culturel exceptionnel, une grande diversité de paysages, un savoir-faire artisanal reconnu et une hospitalité profondément ancrée. Pourtant, ces richesses ne produiront pleinement leurs effets que si elles s’inscrivent dans une stratégie de long terme, fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité.
La première rupture nécessaire consiste à passer du volume à la valeur. Il s’agit de sortir progressivement d’un modèle centré sur un tourisme balnéaire à bas prix pour développer des expériences à plus forte valeur ajoutée : gastronomie tunisienne, artisanat, tourisme culturel, séjours sur mesure, bien-être, tourisme médical ou tourisme d’affaires. La mise en valeur des médinas, des sites archéologiques, des routes de l’huile d’olive, du patrimoine amazigh et saharien permettrait non seulement d’allonger la durée des séjours, mais aussi de renforcer les retombées économiques locales.
Dans le même temps, un rééquilibrage des flux touristiques dans l’espace et dans le temps s’impose. Le tourisme tunisien demeure largement concentré sur le littoral et sur la saison estivale. Promouvoir un tourisme « quatre saisons », en valorisant davantage l’intérieur du pays, le Sud et le Nord-Ouest, contribuerait à réduire la pression sur les zones saturées tout en soutenant des territoires aujourd’hui marginalisés. Le tourisme saharien et oasien, la randonnée, le thermalisme ou encore le slow tourism offrent à cet égard des perspectives particulièrement prometteuses.
.Ce rééquilibrage territorial et saisonnier suppose toutefois une condition essentielle: l’accessibilité. La connectivité aérienne et l’affordabilité des billets constituent des leviers structurants de la durabilité touristique. La capacité d’une destination à attirer des visiteurs à plus forte valeur ajoutée, à allonger la durée des séjours et à diversifier ses marchés repose en grande partie sur la qualité, la stabilité et la lisibilité de ses liaisons aériennes. En Tunisie, une stratégie de connectivité plus fine — combinant compagnies régulières, low-cost encadré et dessertes saisonnières ciblées — permettrait d’améliorer l’accessibilité sans retomber dans une logique de volume. L’enjeu n’est pas uniquement de réduire les prix, mais d’assurer une accessibilité soutenable, compatible avec la rentabilité des compagnies, la qualité de l’expérience de voyage et les objectifs d’aménagement du territoire. Une meilleure coordination entre politique aérienne, stratégie touristique et développement régional renforcerait la résilience du secteur face aux chocs externes.
À l’inverse, les destinations qui n’investissent pas dans l’amélioration de leur connectivité — en particulier en termes de fiabilité, de diversification des liaisons et d’affordabilité maîtrisée — s’exposent à une érosion progressive de leur compétitivité, se traduisant par une dépendance accrue à certains marchés à faible valeur ajoutée, une vulnérabilité renforcée face aux chocs économiques et géopolitiques, et une marginalisation progressive dans la concurrence touristique internationale. Dans ce contexte, la protection de la compagnie aérienne nationale ne peut se faire au détriment de l’accessibilité globale du pays ; elle doit s’inscrire dans une approche équilibrée, combinant soutien stratégique, amélioration de la performance et ouverture maîtrisée du ciel.
Par ailleurs, la transition vers un tourisme durable doit s’accélérer dans un contexte de changement climatique de plus en plus contraignant. La gestion de l’eau, l’efficacité énergétique des hébergements, la réduction des déchets, la protection des écosystèmes côtiers et désertiques, ainsi que le développement de mobilités plus sobres doivent devenir des priorités stratégiques. À cet égard, la propreté des villes et des espaces publics constitue un enjeu majeur: l’accumulation des déchets, l’insuffisance de collecte et le manque d’entretien urbain nuisent à la fois à la qualité de vie des habitants et à l’image touristique du pays. Améliorer durablement la propreté urbaine relève autant d’une exigence environnementale que d’un impératif de compétitivité touristique et de respect des citoyens. Cette responsabilité ne peut toutefois pas reposer uniquement sur l’action publique: elle suppose aussi un engagement citoyen renforcé, fondé sur le respect des règles de voisinage et de l’espace commun. Les dépôts anarchiques de déchets devant les façades des voisins ou dans les rues traduisent un déficit de civisme qui affaiblit les efforts collectifs et compromet toute stratégie de durabilité.
Enfin, cette transformation ne pourra aboutir sans un investissement accru dans les données et le capital humain. La mise en place de systèmes d’observation touristique modernes, fondés sur des indicateurs plus qualitatifs (création de valeur locale, emploi, pression sur les ressources, qualité de vie des résidents), permettrait de mieux orienter les décisions publiques.
À cet égard, le développement de tableaux de bord publics (Dashbord), régulièrement mis à jour et accessibles à toutes et à tous – chercheurs, collectivités, professionnels, citoyens – constitue un levier essentiel. Il est temps de sortir d’une culture fondée sur des données fragmentées, perçues comme confidentielles, et des rapports rarement diffusés, qui alimente les idées reçues et limite le débat public. La transparence des indicateurs n’affaiblit pas l’action publique : elle la renforce, en améliorant la qualité du diagnostic, la confiance des acteurs et l’évaluation des politiques menées.
En parallèle, le renforcement de la formation professionnelle, l’amélioration des conditions de travail et la valorisation des métiers du tourisme sont indispensables pour élever durablement la qualité de l’offre, professionnaliser le secteur et renforcer sa résilience face aux chocs économiques, sociaux et climatiques.
Continuer à célébrer uniquement le nombre de touristes revient à confondre volume et réussite. Tant que la performance touristique sera jugée au seul prisme des arrivées, la Tunisie confondra croissance et progrès. Le succès ne se mesurera pas en millions de visiteurs, mais en valeur créée, en territoires préservés et en qualité de vie améliorée pour ses citoyens.
Il est temps de regarder au-delà des chiffres et de faire du tourisme un véritable projet de société.
Mondher Sahli
Économiste et Secrétaire général de l’International Association for Tourism Economics (IATE).
Professeur associé à l’Université de la Polynésie française, à Tahiti, et Adjunct Professor à la Victoria University of Wellington (Nouvelle-Zélande).