News - 26.05.2022

Tunisie : Production et collecte des céréales

Tunisie : Production et collecte des céréales

Par Ridha Bergaoui - La récolte des céréales approche. Malgré une année considérée comme sèche, un démarrage plutôt difficile et une réduction des surfaces emblavées, les pluies du printemps étaient salvatrices et la récolte semble prometteuse. Les estimations tablent sur une production de 20 millions de quintaux. L’année dernière, la récolte céréalière était de 16 millions de quintaux, contre 15 seulement l’année précédente.
Cette production est loin de satisfaire les besoins en céréales du pays qui est obligé d’importer les quantités nécessaires pour couvrir déficit important particulièrement en blé tendre et en orge fourragère.

La pandémie covid-19 et la guerre en Ukraine ont gravement perturbé l’approvisionnement et le commerce international des céréales et les marchés sont soumis à de fortes pressions. Les prix ont connu des augmentations importantes et les disponibilités de plus en plus réduites. De nombreux pays, par prudence, ont arrêté ou interdit l’exportation des produits alimentaires.

Production nationale des céréales

En Tunisie, la culture des céréales est essentiellement pluviale. Les surfaces réservées aux céréales irriguées sont relativement faibles (à peine 80 000 ha). Les surfaces en sec réservées aux céréales varient d’une année à une autre en fonction surtout de la pluviométrie. Avec le changement climatique et la sécheresse de ces dernières années, les superficies emblavées sont en nette régression.

Les emblavures moyennes se situent à 1,5 million d’ha répartis 47% de blé dur, 32% d’orge, 20% blé tendre et très peu de triticale (croisement blé-seigle). Le blé a besoin d’une pluviométrie minimale de 400 mm/an. La répartition de cette pluviométrie durant le cycle végétatif de la culture est très importante pour avoir une bonne récolte. Les zones du Nord de la dorsale, bien pluvieuses, conviennent parfaitement au blé. L’orge est moins exigeante et plus adaptée aux conditions difficiles, elle pousse bien dans les régions du centre, moins arrosées.

De nos jours, les technologies (GPS, télédétection …) permettent de suivre la mise en place des cultures, leur évolution et d’avoir une estimation assez précise des récoltes. Les directions du Ministère de l’Agriculture sont capables, en s’appuyant sur les données transmises par les services agricoles régionaux et l’imagerie satellitaire, de prédire et quantifier la récolte des céréales.

Selon le Ministère de l’Agriculture, pour la campagne 2020-21, la production de céréales a été estimée à 16,4 millions de quintaux répartis en  65, 26, 7.3 et 1.7% respectivement de blé dur, d’orge, blé tendre et triticale. La superficie récoltée était d’à peine 810 000 ha alors qu’on avait avancé le chiffre de 1,100 million d’ha lors de mise en place des cultures des céréales. Ceci suppose qu’il y a environ 300 000 ha ensemencés mais non récoltés en raison du manque de pluie surtout dans le Centre et le Sud du pays.

La Tunisie a été depuis tout le temps un pays producteur de blé dur. Le blé tendre a été introduit par les colons. La culture du blé tendre et les traditions de consommation du pain de farine blanche, biscuits et gâteaux sont récentes.

Dans le monde, alors que le blé tendre est cultivé presque partout, sous différents climats, l’aire de la culture du blé dur est beaucoup plus limitée et se limite aux régions sèches et chaudes.

La consommation individuelle de céréales est d’une façon générale en baisse avec une croissance de la consommation du blé tendre aux dépens du blé dur. Le blé tendre produit en Tunisie (moyenne près de 1 million de quintaux) ne représente que 20% du besoin national. La Tunisie importe chaque année 80% de ses besoins en blé tendre nécessaire pour la fabrication du pain et de la farine.

Pour l’année 2021, la Tunisie a importé 25 millions de quintaux de céréales soit 5, 11 et 9 millions respectivement de blé dur, blé tendre et orge représentant 20, 80%et 50% de nos besoins.

Le système de collecte des céréales en Tunisie

Jusqu’en 1990, l’Office des céréales était le seul acteur national en matière de commercialisation, transport et stockage des céréales. Depuis, il a laissé petit à petit la place à des opérateurs privés et des sociétés mutuelles (ex coopératives) SMSA qui se chargent, pour le compte de l’OC, de ces diverses opérations. Ces intermédiaires touchent, différentes primes (magasinage, transport, stockage…) en fonction des quantités manipulées. 

Le prix à la livraison des céréales par les agriculteurs dépend d’un prix de base fixé par l’Etat auxquels s’ajoutent des primes ou réfactions en fonction de la qualité du produit livré (présence d’impuretés, grains cassés et anormaux…). Le calcul est fait selon un barème d’agréage conformément au décret n°621 du 13 juin 2012.

Afin de bien organiser la collecte et d’inciter les agriculteurs à livrer rapidement leur récolte aux centres de collecte, une prime exceptionnelle de prompte livraison est accordée aux agriculteurs qui livrent le blé du 1er juin au 31 aout.

Seule la moitié de la récolte est collectée

En Tunisie, les quantités de céréales collectées ont toujours été bien en deçà des estimations des récoltes attendues. En moyenne, seule la moitié de la récolte est collectée et passe par les centres de collecte de l’Office des céréales et des privés.

Sur son site Internet, l’Office des céréales(OC) donne diverses statistiques concernant l’évolution de la collecte des céréales en Tunisie. Durant les 20 dernières années, une grande variabilité inter annuelle existe (en fonction surtout de la pluviométrie). La quantité de céréales collectées varie de 2,519 millions de quintaux en 2002 à 12,866 millions en 2019. La moyenne se situe autour de 8,5 millions de quintaux se répartissant en 6.2, 1.15 et 1.2 million de quintaux respectivement pour le blé dur, le blé tendre et l’orge (https://www.oc.com.tn/fr/collecte/#).

En cas de bonne année, cas de la récolte 2019, la quantité de céréales livrée aux centres de collecte peut dépasser la capacité maximale (8,5 à 9 millions de quintaux).  Les céréales alors sont déposées en plein air et exposées à des risques divers (vol, détérioration par la pluie et le vent, pertes et prélèvements par les oiseaux, rongeurs…) et des pertes importantes.

Pour la saison précédente, sur une récolte de céréales estimée de 16,4 millions de quintaux, seulement 8,1 millions ont été collectés. Cette dernière se répartit, en 7,5 millions de quintaux de blé dur, 0,4 million de blé tendre et 0,2 million d’orge-triticale. Cette quantité représente 70, 34 et 4% des récoltes estimées respectivement de blé dur, blé tendre et orge. 

On peut ainsi dire que presque le tiers de la récolte de blé dur ainsi que les 2/3 de la récolte de blé tendre échappent aux circuits officiels de collecte. Presque toute la production de l’orge ne passe pas par les circuits classiques de collecte.

La Tunisie a toujours favorisé la culture du blé dur aux dépens du blé tendre. Sur le marché mondial, le blé dur est moins abondant et son prix a été toujours supérieur à celui du blé tendre du fait d’une production mondiale plus limitée en raison des exigences particulières du blé dur (climat sec et chaud). Le prix fixé par l’Etat pour le blé dur a été toujours supérieur à celui du blé tendre (il est passé dernièrement de 100 à 130D /quintal, alors que le blé tendre est passé de 80D à 100D/quintal). Ceci explique l’engouement des agriculteurs pour la culture du blé dur et non le blé tendre et les superficies limitées réservées à ce dernier.

Pour l’orge, le prix fixé par le Gouvernement (qui est passé de 69 à 80D/quintal) est jugé trop faible. En réalité, il représente un prix plancher qui garantit le minimum pour l’agriculteur. Dans le commerce, le prix de vente de l’orge est beaucoup plus élevé. L’Office des Céréales lui-même vend l’orge importée aux usines de chorba, de café et des éleveurs de chevaux à 116 D le quintal. Il est logique dans ces conditions que les agriculteurs préfèrent vendre l’orge ailleurs que le livrer aux centres de collecte.

Devenir des céréales non collectées

On connait peu de choses au sujet de la moitié de la récolte des céréales non collectées. Une partie est certainement gardée par les agriculteurs comme semences soit pour leurs propres besoins soit pour la vente au moment des semis quand les prix seront les plus élevés. Une autre partie est probablement réservée par les agriculteurs pour l’autoconsommation et pour nourrir leur cheptel. Enfin une partie des céréales est perdue avant et après les opérations de récolte. Ces pertes sont estimées entre 5 et 10% soit près de 1 million de quintaux.

Le reste (soit de 3 à 4 millions de quintaux) passe par des circuits non officiels et est écoulé à travers des intermédiaires, des négociants et des vendeurs des épices, grains et aliments du bétail. Une partie sert à la préparation de certaines spécialités traditionnelle de dérivés du blé destinés à la consommation des ménages comme le m’hammas, bourghol, meltouth, frik, bsissa….

Les nouveaux défis des cultures céréalières

Le changement climatique va impacter directement les productions végétales. L’irrégularité des précipitations, la sécheresse, la hausse de température (qui va entrainer une augmentation de l’évapotranspiration des plantes et une augmentation conséquente des besoins en eau) vont avoir des effets négatifs sur les cultures (emblavures, rendements, quantités et qualité des produits).

Par ailleurs, l’indisponibilité d’un des intrants au bon moment (semences, engrais, produits chimiques…) va entrainer pour l’agriculteur, un manque à gagner sur le plan quantitatif et qualitatif. L’augmentation des prix des intrants, de l’énergie et de la main d’œuvre vont réduire la rentabilité des cultures.
La culture des céréales, qui représentent la base de l’alimentation tant humaine qu’animale et la principale source d’énergie alimentaire, doit ainsi relever des défis de quantité, de qualité et de durabilité dans un monde en crise soumis à de multiples pressions naturelles, géopolitiques, économiques et commerciales.

Dans ce contexte, la recherche agricole a un rôle déterminant à jouer. Elle doit être renforcée et mobilisée pour trouver les réponses adéquates à ces défis, donner les solutions et innover (sélection de variétés adaptées, utilisation judicieuse des ressources et particulièrement l’eau, itinéraires techniques adaptées..).

L’encadrement des agriculteurs et leur soutien et la réforme des circuits de commercialisation sont nécessaires pour affronter les défis et tensions auxquels le secteur agricole est de plus en plus exposé et garantir notre sécurité alimentaire. Une attention particulière doit être accordée à la réduction des pertes et du gaspillage le long de toute la chaine des valeurs des céréales ce qui permettrait d’améliorer les disponibilités alimentaires à peu de frais.

Ridha Bergaoui

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