Blogs - 22.10.2010

Les JCC du 23 au 31 octobre : 2010, le déclic pour le cinéma tunisien ?

Sans strass ni paillettes et, jusqu'à l'édition précédente, sans tapis rouge, les Journées Cinématographiques de Carthage, le doyen des festivals de cinéma en Afrique et dans le monde arabe, entament leur 45ème année en restant fidèles à leur vocation originelle,  la tribune des sans-voix du cinéma africain arabe et le héraut du cinéma d'auteur et de qualité qui avait fait connaître le Sénégalais Ousmène Sembene, les Egyptiens Tawfik Salah et Youssef Chahine, le Syrien Mohamed Malas, le Mauritanien Mohamed Hondo et bien d'autres.

Cette  23ème édition constitue aussi une occasion, renouvelée tous les deux ans, pour se pencher sur la situation - dramatique - du cinéma tunisien, s'interroger sur l'apport de cette manifestation pour le cinéma tunisien, depuis sa création par Tahar Chériaa en 1966...et ressasser les mêmes constats et les mêmes griefs. Frustrés, les Tunisiens ont assisté pendant près d'un demi siècle à l'émergence des cinémas cubain, grec, polonais, japonais, algérien, iranien, coréen et plus récemment marocain. Or, mis à part la parenthèse des années 80, les  JCC  n'ont pas suffi à faire sortir des limbes le cinéma tunisien avec une production squelettique, à peine 2 ou 3 films par an (pour cette année, les organisateurs ont dû se résigner à faire figurer sur la liste des films tunisiens en compétition, celui d'une jeune expatriée dont personne n'avait  jamais entendu parler jusque-là alors que le film de A. Ben Ammar "Palmiers blessés", le seul réalisateur "historique" tunisien encore en activité est une coproduction tuniso-algérienne). Et comme un malheur n'arrive jamais seul, cette situation a été aggravée par la fermeture de nombreuses salles de cinéma transformées, au mépris de la loi, en dépôts ou magasins de friperie ( en cinquante ans, le nombre de salles de cinéma est passé de 130 à 16 et sur 24 gouvernorats 20 ne disposent d'aucune salle de cinéma),  l'absence d'une nouvelle vague de réalisateurs pour assurer la relève des pionniers, pour la plupart  septuagénaires et au surplus fatigués de courir constamment derrière les subventions ou en mal d'inspiration après avoir réalisé des chez d'oeuvre dans les années 80 (le dernier film de Férid Boughdir remonte à...1994 avec un été à la Goulette). A quoi, il faut ajouter la concurrence (déloyale) des vidéoclubs, de la télévision et de l'internet (avec le téléchargement des films), même si  ces facteurs n'ont pas empêché les cinémas des autres pays de prospérer et la disparition des ciné-clubs, véritables viviers de réalisateurs et de critiques de cinéma dans les années 60 ainsi que l'essoufflement des clubs de cinéastes amateurs.

Un nouveau départ pour le cinéma tunisien ?

Paradoxalement, les 4 écoles de cinéma (2 privées et 2 publiques), n'ont jamais formé autant d'assistants réalisateurs, de machinistes et autres techniciens du cinéma, jamais les salles de cinéma n'ont drainé autant de spectateurs pendant les JCC ou au courant de l'année lors de la projection des rares films tunisiens, jamais on n'a autant tourné de films étrangers dans notre pays. Le dernier en date,  dont le tournage  vient de démarrer à Matmata, "La soif noire" est une superproduction que Tarek Ben Ammar compare à Lawrence d'Arabie. Précisément, Tarek Ben Ammar, parlons-en. On lui reproche souvent de ne pas faire assez pour le cinéma tunisien. Un reproche que je trouve injuste. Tarek Ben Ammar a déjà fait venir Zefirelli, Polanski, Rossellini  au contact desquels nos réalisateurs qui ont fait le printemps du cinéma tunisien ont beaucoup appris depuis les années  70 et tout récemment Bouchareb, Tornatore et Annaud. Il a fait construire les studios de Sidi Fathallah et Hammamet ainsi que  les laboratoires ultra modernes de Gammarth et contribué à la création de Nessma TV. C'est déjà beaucoup pour une seule personne.

Cela fait partie de notre personnalité de base. On a été les pionniers dans biens de domaines. Mais on a tendance à se reposer sur nos lauriers ...et on ne voit pas venir une concurrence en panne d'idées mais réactive... Nous avons créé le premier festival de cinéma en Afrique et dans le monde arabe, les premières marinas, les premiers technopôles, (et on pourrait multiplier les exemples). Mais, on se fait, à chaque fois, vite rejoindre et souvent distancer. Heureusement, la concurrence est un excellent aiguillon. Notre retard nous a fait prendre consciences de nos faiblesses. Nous avons aujourd'hui la volonté politique.  Férid Boughdir, président  de la commission consultative chargée de proposer la médication  appropriée pour guérir notre cinéma a brandi, l'autre soir à la télévision, avec une satisfaction non contenue, le document final  des travaux de cette commission avec un commentaire sybillin mais voulait tout dire : "tout est là". Puisse cette année 2010, proclamée, faut-il le rappeler, année du cinéma, marquer un nouveau départ pour le cinéma et la mise en chantier de toutes les réformes (structurelles) que ce secteur attendait depuis l'indépendance.

Hédi Béhi