News - 22.09.2020

Houcine Jaïdi: Parce qu’il dénigre et humilie son administration, l’État tunisien court à sa perte

Houcine Jaïdi: Parce qu’il dénigre et humilie son administration, l’État tunisien court à sa perte

Par Houcine Jaïdi - Depuis une dizaine d’années, de nombreux responsables étatiques ne cessent de dénigrer les fonctionnaires toutes catégories confondues et d’humilier certains de leurs représentants les plus emblématiques et les plus honorés jusque-là. Ce faisant, ces responsables, très souvent, peu au fait de la chose publique, ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de saper l’un des fondements les plus importants de l’État qu’ils sont censés servir. A y regarder de près, ce comportement irresponsable et hautement nuisible à l’intérêt général se révèle  nourri, le plus souvent, par un populisme primaire, motivé par l’incapacité d’agir positivement contre les torts réels ou supposés et le manque de courage pour affronter les problèmes que pose le fonctionnement de l’appareil de l’Etat. Depuis les dernières élections présidentielles et législatives, ce jeu macabre a pris les allures d’un harakiri où le cynisme le dispute au masochisme avec une hypothèque inédite des intérêts supérieurs du pays tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

L’administration, bras exécutif de tout pouvoir politique et miroir de l’État

Dans la plus haute Antiquité déjà, les États se sont appuyés autant sur leurs armées que sur leurs administrations. N’en a-t-il pas été ainsi dans l’Égypte pharaonique et ptolémaïque, dans la Babylone de Hammourabi, dans l’empire sassanide, dans les cités-États grecques ainsi que dans l’empire romain ? Au fils des millénaires, les serviteurs des États ont eu, selon l’organisation propre à chaque pays, à percevoir les impôts et les taxes, à veiller sur l’approvisionnement en produits de première nécessité, à assurer la sécurité intérieure, à contrôler les étrangers, à accomplir des ambassades et, dans certains contextes, à dispenser l’enseignement public. Rémunérés par l’État, ces serviteurs lui assuraient, d’abord et d’une manière ou d’une autre, les revenus qui lui étaient indispensables pour l’entretien de l’appareil du pouvoir et pour le financement de la défense contre l’invasion du territoire ou celui des conquêtes militaires.
Dans l’accomplissement de leurs tâches, les fonctionnaires étaient, selon leur grade, dépositaires d’une plus ou moins grande autorité qui leur était confiée par l’État et, par là même, ils bénéficiaient d’un prestige moral et, pour certains, d’un confort matériel, eux aussi  proportionnels à leur rang et participant du prestige de l’État. Ce dernier veillait au fond comme à la forme de la fonction publique, en fixant les plans de carrière,  les avantages matériels et la préséance codée et bien perceptible par les usagers de l’Administration.

Ce schéma très ancien a bien évidemment évolué selon les époques et les pays mais il garde encore sa trame essentielle qui se manifeste particulièrement dans le lien viscéral et vital entre le prestige de l’État et celui de l’Administration qui en est le visage, l’outil et le souffle. Existe-t-il aujourd’hui, un État solidement établi avec une Administration inefficace, rabrouée et mal considérée ?

Amalgames et sanctions collectives

Dans notre démocratie balbutiante, les chiffres (très variables selon les discours) relatifs aux fonctionnaires englobent l’ensemble des agents de l’État, toutes catégories confondues : les agents de l’Administration proprement  dite (centrale, régionale et locale) et ceux des collectivités locales, les employés des entreprises publiques (dont beaucoup exercent des emplois qui n’ont aucun rapport avec le travail administratif), les enseignants des différents niveaux, les forces de sécurité intérieure (Police, Garde nationale et agents de la Douane), les agents de la Protection civile et les militaires. On peut certes trouver dans certains corps des sureffectifs ou des répartitions incohérentes. Il n’en reste pas moins que, de l’avis de nombreuses parties (responsables étatiques, pouvoir législatif, société civile), certains services publics essentiels souffrent d’un manque chronique de personnel. C’est le cas notamment de l’enseignement et de la santé, comme en témoignent entre autres le recours obligé au recrutement de plusieurs milliers d’enseignants  contractuels, les milliers de classes surpeuplées et les nombreux déserts médicaux.

Nul doute que l’Administration  souffre de plusieurs problèmes endémiques qui plombent son fonctionnement et entachent sa crédibilité : corruption, formation inadéquate, médiocrité de l’accueil, faible niveau de la numérisation, réflexes paperassiers … Mais est-ce le cas de toutes les agents de l’État ? N’y-aurait-il pas, dans le très vaste domaine de l’Administration, des îlots de compétence, d’intégrité et de bonne considération pour les usagers ?

La part prise par la masse salariale des agents de l’État est certainement trop importante dans le PIB. Mais est-ce à dire que tous les agents de l’Etat ont un revenu digne de leur qualification et convenable, comparé à la rémunération offerte par le secteur privé ? La réponse est certainement négative au vu de la fuite des cerveaux d’abord vers le secteur privé lucratif, et surtout vers l’étranger.  N’est-il pas également vrai que l’émigration des élites universitaires, médicales et technologiques est aussi motivée, au moins pour une partie d’entre elles, par la quête de meilleures conditions de travail et un besoin de reconnaissance  que leur propre pays ne leur offre pas ? Les équipements dérisoires du bureau d’un Chef de service hospitalo-universitaire, de celui d’un Directeur de département dans un établissement universitaire ou de celui d’un commissaire de police témoignent  des conditions médiocres de l’exercice de leur profession.

Il est certains que certaines pratiques syndicales ont contribué à écorner l’image de l’Administration mais est-ce à dire que le syndicalisme n’est plus à considérer comme un instrument irremplaçable de médiation et de régulation dans le monde du travail comme cela est admis dans les systèmes démocratiques les plus performants sur le plan économique ? N’y aurait-il pas une voie étroite mais salutaire consistant à œuvrer collectivement pour une refondation du syndicalisme qui  consacrerait les droits fondamentaux des affiliés tout en prenant en considération les nouveaux défis de la conjoncture ?

Que l’Administration s’obstine à gérer trop d’établissements de production et de services non stratégiques est certainement nuisible à l’économie, mais n’est-ce pas aux dirigeants politiques de développer le partenariat public-privé (PPP) dont le cadre légal existe depuis plusieurs années et de centrer le rôle de l’État sur l’incitation, la régulation et le contrôle ?

Le système de compensation qui plombe le budget de l’État est sans doute désuet parce qu’il profite trop à ceux qui ne devraient pas en bénéficier et n’apporte pas assez à ceux qui en ont besoin. Mais ne s’agit-il pas là de choix politiques qui dépassent les prérogatives des fonctionnaires aussi haut gradés soient-ils ?

L’État coupable et suicidaire fait preuve d’impuissance

Pris individuellement ou collectivement, les agents de l’État sont-ils responsables de leur recrutement en surnombre (si surnombre il y a), de leur formation insuffisante, de la mauvaise répartition de leurs effectifs ou du faible niveau de la numérisation de leurs prestations ? La responsabilité ne revient-elle pas à au pouvoir politique qui est à l’origine de certains maux ou qui n’a pas su y remédier une fois constatés ? La corruption, est certes un crime individuel qui mérite les sanctions les plus sévères mais quand elle gangrène une administration ne devient-elle pas une affaire d’État révélant un laisser-aller, des connivences et des réseaux qui peuvent impliquer toute la pyramide de l’administration concernée et interpeller, de ce fait, les premiers responsables politiques ?

Un ministre ou un diplomate révoqué intempestivement, sans explication pertinente, sans aucun respect pour sa haute charge et qui est amené parfois à réagir sans considération pour l’obligation de réserve, dont il est redevable, offre une piètre image de l’État. Même quand le tort de ces grands commis de l’État est avéré, l’image de ce dernier en souffre aussi bien à l’intérieur comme à l’extérieur.
Un directeur d’école est-il le seul responsable du mauvais état des installations sanitaires de son établissement en temps de pandémie ? Sa hiérarchie administrative lui donne-t-elle le pouvoir et les moyens financiers de décider des constructions ou des réparations qui peuvent se chiffrer par milliers ou dizaines de milliers de dinars ? Certainement pas. Mais il a assurément l’obligation d’informer ses supérieurs hiérarchiques, par écrit (au cas où ils ne s’en seraient pas rendu compte par eux-mêmes), de tout manque, de toute dégradation et surtout de tout danger pouvant altérer la bonne marche de l’établissement, nuire à la santé ou à la sécurité de ceux qui le fréquentent. Là s’arrête sa responsabilité juridique et morale et là commence celle de ses supérieurs hiérarchiques, chacun selon ses prérogatives et selon les moyens dont il dispose. Pour certaines questions, il faudra remonter  la chaîne des responsabilités jusqu’au ministre de l’Education voire au Président du Gouvernement. Ignorer ces évidences et faire assumer, devant les caméras, au seul directeur de l’école la responsabilité des défaillances, en occultant les fautes ou l’incapacité des plus hauts responsables n’est que la démonstration d’une fausse autorité et  s’apparente au populisme si prospère sous nos cieux.

Mais le plus grave n’est pas là. Il ne réside pas non plus dans le matraquage subi par le directeur de l’école ‘’pris en défaut’’, matraquage relayé par la communication officielle ainsi que par des médias peu professionnels et les réseaux sociaux manipulateurs. Le summum de la gravité réside dans la méprise des hauts responsables politiques qui refusent de  reconnaître l’origine du mal et dénoncent un bouc émissaire. Ce faisant, ils ne se rendent pas compte ou osent, par leurs attaques injustes et mal ciblées, saper l’un des fondements de l’Etat. C’est de cela qu’il s’agit quand l’image de l’Administration est ternie, sans discernement, par les hauts représentants de l’État. Parce qu’une Administration décrédibilisée à tort et à travers ne peut jamais servir l’État efficacement.
Crier au scandale devant les fonctionnaires les moins gradés et malmener de hauts représentants de l’Etat ne coûte rien aux décideurs. Même quand il provoque la sidération de quelques-uns, ce comportement peut apporter, dans l’immédiat, une popularité mal acquise. Il est assurément moins coûteux qu’une vraie politique de lutte contre la corruption, une refonte de la formation des fonctionnaires, y compris à l’ENA, un plan volontariste pour une numérisation qui assure le maximum de transparence et de prestation à distance, l’amélioration de l’attractivité de la fonction publique pour y recruter et retenir des grandes compétences, la gestion rationnelle des finances publiques pour sortir des cercles vicieux démolisseurs de l’autorité et de la réputation de l’État. C’est à ce prix que nous n’aurons plus une CNSS qui ne rembourse pas la CNAM, qui ne rembourse pas les hôpitaux publics, qui ne remboursent pas la Pharmacie centrale, qui ne paie plus ses fournisseurs qui n’acceptent plus de lui livrer les médicaments…

Les derniers développements de la crise politique dans laquelle le pays se débat depuis une dizaine d’années ont amené la classe politique à accepter, bon gré mal gré, un gouvernement composé essentiellement de technocrates issus, pour l’essentiel de la haute Administration considérée, in fine, comme le seul refuge salutaire. N’y aurait-il pas là une reconnaissance des mérites (ne serait-ce que relatifs) des représentants de la haute Administration par rapport à une clase politique globalement honnie ? Mais, paradoxalement, des représentants de ce même gouvernement ont déjà commencé à rejoindre les détracteurs invétérés de l’Administration pour fustiger celle-ci. C’est à se demander si, à maints égards et tout compte fait, l’État tunisien tel qu’il est représenté actuellement, mérite l’Administration dont il dispose. Ceux qui malmènent l’Administration sans nuance aucune ne révèlent-t-ils pas en fait  leur incapacité de la réformer par manque d’idées, par manque de volonté, par manque de courage ou tout à la fois ? Ne servent-ils pas objectivement les adversaires irréductibles de l’État qui considèrent ce dernier comme la dernière citadelle à détruire pour se permettre ce qu’ils n’osent pas encore annoncer ?

Houcine Jaïdi
  

 

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