Opinions - 30.04.2014

Quand le temple du savoir est profané par les vendeurs de chimères

Plongée dans mes lectures à la bibliothèque nationale, voici qu'une jeune fille m’aborde, me demandant si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Je  réponds par l’affirmative. Aussitôt, elle se met à m’interroger. Etes-vous  étudiante. Je lui réponds que oui, elle me demande alors si je veux gagner de l’argent, je lui dis que je ne suis pas intéressée et que je travaille. Sans se décourager, elle me propose d’investir dans l’entreprise «N...», «elle vous reversera votre contribution et en prime une part des gains». Nouveau refus de ma part. J'ajoute que  je connais ce type d’arnaques pyramidales. Elle insiste en affirmant que c’est gagnant à 100% et que ses clients sont  tellement satisfaits, qu’ils n'ont plus besoin de travailler ! Mais face à mon scepticisme et mon regard incrédule, elle décide (enfin) de lâcher prise !

Cet incident m'amène à faire deux réflexions: la première est relative au chômage qui touche une «certaine jeunesse» et la seconde,  sur la valeur du travail dans notre société «post-révolutionnaire», comment ce dernier est pensé ou non-pensé par le cynisme et mépris de certains «marchands d’illusions» ?

En effet, le chômage des jeunes diplômés est un fléau auquel la révolution n’a pas encore trouvé de solution. Selon, notre ministre du travail, le Pr Hafedh Laamouri, le taux de chômage  avoisine les 31%  pour les jeunes diplômés. Mais la perversion réside dans ces entreprises «fantômes» ou «écrans» qui à défaut de créer de l’emploi, essaient de dissuader leurs victimes de travailler et comble de l’ironie en leur soutirant leurs deniers. Ainsi la maxime proposée de ce «néo-travail» est que vous n’avez nullement besoin de travailler mais qu’en plus vous aurez à contribuer par le paiement d’un tribut, ainsi, la relation salariale est pervertie pour en faire une domination d’un autre genre, qui plus est, contraint ses adeptes à «trouver de nouveaux» clients à ce nouveau négoce. Ainsi,  n’importe qui peut se constituer clients, «cette réduction de chaque individu à l’état d’unité ou d’ensemble manipulable» est en soi même constitutive de l’image de «la radicalité du mal» (Françoise Collin). Revenons à notre étudiante commerciale, qui a fait intrusion à la BNT, transformant ce lieu du savoir, donc de «viva contemplativa» en  un lieu «viva activa» (Hannah Arendt) où les lecteurs sont de potentielles victimes de cette perversion du travail. Ainsi, la notion de  travail devient «une malédiction» pour l’homme ou une disgrâce qui empêcherait l’homme de s’adonner au loisir noble «skolé» (expression grecque chère à Aristote) telles que la philosophie ou la politique. Cette jeune étudiante a fait de la BNT aussi bien un lieu de lecture qu’un lieu de transit d’une clandestinité de la déviance, d’une tentative de perversion du contrat tacite que nous entretenons tous avec ce lieu «sacré» (oui je n’hésite pas à qualifier la BNT de lieu sacré, vu la valeur intrinsèque des manuscrits et des ouvrages qu’elle abrite en son sein et du silence qui caractérise ses différentes salles de lecture).

Par ailleurs, cet exemple nous permet de constater la relation strictement opportuniste que notre société entretient avec les diplômes, ces derniers ne sont qu’un sésame pour l’employabilité et non justifiant la volonté d’acquérir des connaissances, notamment, la découverte de certaines vérités, sur soi avant tout mais aussi sur le monde qui nous entoure. Cependant pouvons-nous en vouloir à une jeunesse qui essaye parfois de survivre, d’intégrer un monde du travail qui lui-même contribue à sa socialisation et lui octroie un statut d’adulte indépendant et responsable? L’imitation de nos aînés a-t-elle ses failles? La galerie des glaces a-t-elle son miroir véridique? A vouloir «entrer» dans les rangs, cette jeunesse ne se compromet-elle pas dans des schémas prédéfinis? Partons-nous avec les mêmes chances pour juger des résultats? Par ailleurs, nos partis politiques se risquent-ils encore à évoquer le travail et le chômage comme des priorités lorsque le comportement du passager clandestin a été l’apanage de certains de nos constituants?!

Khaoula Benmansour


 

Tags : Tunisie  
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2 Commentaires
Les Commentaires
Naceur Belaid - 02-05-2014 08:39

Chère Madame, Je vous remercie pour cette reflexion, fort intéressante et surtout pour la question que vous posez à la fin de votre texte "Cependant pouvons-nous en vouloir à une jeunesse qui essaye parfois de survivre, d’intégrer un monde du travail qui lui-même contribue à sa socialisation et lui octroie un statut d’adulte indépendant et responsable?". Cependant, bien que vous aillez raison sur ce point, je voudrai poser une autre question: Cette jeune fille est victime ou complice? Vous avez expliquez qu'elle est victime et je suis d'accord avec vous. Mais je pense qu'elle est tout autant victime que complice, même inconsciemment. Faut il alors démasquer cette "victime", afin qu'elle soit un exemple et contribuer à éradiquer ce fléau?

Sarra - 02-05-2014 18:08

Comment ne pas en arriver là alors que deux décennies durant tout est mis en oeuvre pour détruire le mérite et les valeurs du travail et faire l'apologie du gain facile par le biais entre autre des jeux du hasard qui ont envahi à cette époque nos foyers à travers les "superproductions cultes" de Cactus Prod avec la complicité de TV7! C'est toute la Tunisie qui a été profanée.

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