Opinions - 13.04.2014

La démocratie pour tous, la politique autrement

Les sondages se multiplient et les principaux enseignements sont les mêmes, une bipolarisation du combat politique, d’une part, et une défiance grandissante vis-à-vis de la politique en général et des partis politiques en particulier, d’autre part.

Plus de la moitié des sondés indiquent qu’ils ne comptent pas user de leur droit constitutionnel ou qu’ils ne savent pas pour qui voter. Loin de faire réfléchir les partis sur leur approche de la politique et les attentes des citoyens, ces résultats ont plutôt tendance à faire naître l’illusion qu’il s’agit là d’un réservoir de voix disponibles, qui n’attendent qu’à être gagnées. Or il n’y a de réservoir de voix que parmi ceux qui ressentent une implication dans la vie politique et sociale de la cité. Un électeur impliqué mais indécis finira toujours par choisir son camp le moment venu.

Les instituts de sondage considèrent généralement que ceux qui ne votent pas n’existent pas, ce qui est juste sur un plan mathématique, mais pas sur le plan politique. Seule la dictature se satisfait de l’abstention, son terreau. Une abstention excessive consacre l’hégémonie d’une minorité, quand bien même elle serait pluraliste. L’abstention est donc dangereuse pour la démocratie. Cette situation pose un certain nombre de questions sur le fonctionnement interne des partis et leur capacité d’attraction. Aujourd’hui les citoyens, à quelque échelle que ce soit, cherchent à s’impliquer dans des structures plus dynamiques, plus participatives et plus inclusives. Cela se confirme par le nombre de déçus qui quittent l’espace politique pour l’engagement associatif, ce qui est un indicateur sérieux de l’incapacité des partis à offrir un espace significatif d’expression, non seulement à ses propres militants mais aussi à ses futurs sympathisants.

Cela peut sembler sévère pour certains hommes politiques, eu égard à leur engagement, mais on ne peut m’empêcher de constater que leur longévité à la tête de leur parti pose question. On peut certes saluer l’engagement et les risques personnels pris par les uns et les autres, tout en relevant qu’un parti est une structure qui a besoin d’inspiration, que l’inspiration a besoin du souffle du renouvellement, et que l’obsolescence des idées est un indicateur du temps qui passe. Mais les ambitions des chefs sont inoxydables, même si la réalité est, souvent, qu’ils ont plus besoin de leurs troupes que leurs troupes n’ont besoin d’eux.

Le leadership au sein des partis politiques pose question, du fait de la forte personnalisation du pouvoir, et une forme de centralisme qui n’encourage pas l’engagement. Cela est d’autant plus important pour un parti nouveau dans une démocratie naissante, où le spectre du parti unique est encore fortement présent, en l’absence d’institutions et d’organes forts au sein des différentes structures. La personnalisation du pouvoir au sein d’un parti, les pratiques autoritaires et la marginalisation quasi systématique de certains membres qui osent défier le pouvoir «central» sont des pratiques d’un autre âge. Ce sont toutefois des dérives culturelles, que l’on retrouve dans bien d’autres cellules et organisations de la société.

On pourrait relever le faible niveau de représentativité des différentes catégories de la société, en commençant par les jeunes et les femmes que l’on ne retrouve pas en nombre suffisant dans les structures d’appareils, et qui ne permettent pas à la majorité des citoyens de se retrouver dans le spectre sociodémographique. De fait, la mosaïque du parti s’écarte de la structure de son électorat dont il finit par se dissocier.

Enfin, si on peut comprendre que la bipolarisation politique, que nous vivons actuellement en Tunisie, puisse rassurer au regard des élections du 23 octobre 2011, il n’en reste pas moins qu’à long terme cela contribuera à renforcer la distance entre les partis et les électeurs, du fait de la limitation artificielle des choix offerts aux citoyens. La bipolarisation, dans le cas d’un régime parlementaire, présente le risque de conduire le pays vers un consensus mou à défaut de larges coalitions inefficaces. Elle contribue, par ailleurs, à multiplier l’effet de l’abstention en y ajoutant les votes inutiles, ceux que l’on soustrait au lieu de les additionner.

Le régime parlementaire organise de fait la vie politique autour des partis, qui deviennent principalement des machines électorales au service des candidats sélectionnés. Un candidat ne cherche pas à connaître ses électeurs, il cherche seulement à être connu d’eux. Ces mêmes candidats s’affranchissent bien vite, une fois élus, de leurs engagements et de leurs électeurs. Il sera bien temps de revenir vers eux aux prochaines échéances.

La responsabilité des partis politiques est donc incontestable, mais pour autant il serait illusoire de penser qu’il leur revient à eux seuls de traiter cette problématique, tant l’abstention pose aussi des questions sur la démocratie et sa relation au suffrage universel et la construction de la citoyenneté.

Plusieurs analystes considèrent qu’une abstention très élevée n’est pas grave en soi, et qu’il s’agit  d’un indicateur qui n’est pas spécifique à la Tunisie, puisqu’elle touche des démocraties parmi les plus vieilles et les plus stables. Ils oublient un peu vite que c’est peut-être là un signe d’immaturité comme de vieillissement de la démocratie, et qu’il importe de s’en préoccuper dans un cas comme dans l’autre. L’abstention doit être considérée comme une anomalie, une tumeur, de la démocratie.

Un parti politique est une structure dont le rôle est de s’organiser autour d’une vision, une idéologie pour permettre à ses membres et ses sympathisants de les diffuser le plus largement possible auprès des citoyens électeurs. L’objectif d’un parti politique est le pouvoir, sans lequel ses idées ne peuvent être mises en œuvre. Toutefois, en toutes conditions, le parti politique s’adresse plus facilement à la frange de citoyens impliqués. En sociologie politique, «l’implication» rassemble ceux qui ont un intérêt pour la politique, qui font confiance aux partis politiques et ont la capacité de plus ou moins se positionner idéologiquement par rapport à l’offre partisane, pour autant qu’elle soit accessible.

Des études menées en Europe montrent que ce sentiment d’implication varie avec les caractéristiques sociodémographiques, telles que le niveau d’éducation, l’âge ou le genre. Ce qui est en partie une réponse aux niveaux de représentativité observés dans les partis et évoqués plus haut. Les citoyens « impliqués » votent massivement, participent aux meetings politiques, et sont plus disposés à manifester lorsqu’ils se sentent concernés. Ils sont plus et mieux informés sur les enjeux politiques et les programmes et ils constituent le socle principal de la représentativité des partis politiques, d’autant qu’ils sont moins influencés par les discours populistes et démagogues. Parmi les «impliqués», il y a des indécis, et si les partis politiques peuvent et doivent chercher à convaincre les indécis, ils auront plus de difficultés à convaincre les sceptiques.

Il n’y a donc de réservoir de voix pour les partis politiques que parmi les indécis. Les sceptiques eux sont plus difficiles à atteindre, et les partis n’ont peut-être pas vocation à rechercher leurs voix. Hormis ceux qui votent pour un sandwich ou quelques billets, les autres vivent en marge de la sphère citoyenne, comme on vit en marge de la société. Ils ne s’accordent pas le droit d’avoir une opinion, et encore moins de l’exprimer.

A la question du renouvellement de l’action politique, les citoyens «impliqués» doivent inventer eux-mêmes de nouveaux modes d’engagement, s’ils ne veulent pas être condamnés au rôle de spectateurs d’un mode de fonctionnement qui ne les satisfait pas. Pour cela, ils sont appelés à s’engager plutôt qu’à renoncer, et ils peuvent commencer par le faire à l’échelle locale. Ceux-là peuvent se frayer un chemin au milieu des professionnels de la politique, mais il leur faudra faire plus de bruit pour se faire entendre.

Plus généralement, la démocratie doit être soucieuse de la citoyenneté, et de l’élargissement du sentiment d’implication dans l’action politique. La démocratie ne peut pas être limitée à l’expression et l’action d’une catégorie, fût-elle intelligente et bien intentionnée. La démocratie pour tous requiert que l’on évite la constitution d’une oligarchie partisane, et que l’on œuvre pour bâtir une conscience politique la plus large possible, et cela ne peut être l’affaire des seules associations citoyennes. L’Etat doit y prendre une part active à travers ses structures d’éducation à l’aide de programmes de sensibilisation pour tous.

La démocratie pour tous est plus que jamais l’affaire de tous.

W.B.H.A.

Tags : d   Tunisie  
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1 Commentaire
Les Commentaires
Habib Trabelsi - 14-04-2014 07:49

« Seule la dictature se satisfait de l’abstention, son terreau ». « L’abstention est donc dangereuse pour la démocratie ». «L’abstention doit être considérée comme une anomalie, une tumeur, de la démocratie » : Des formules Ô combien Lumineuses !! Or, Si Walid, avant d’être un droit, le vote est un DEVOIR… pour mériter sa citoyenneté, pour assumer sa citoyenneté. C’est ce qu’on a tendance à l’oublier ! Donc, ne pensez-vous pas qu’il faille rendre le vote obligatoire ? Car il n’y aura pas de démocratie sans électeurs… Dans certaines vieilles démocraties, comme la Belgique ou la Suisse, le vote est bien obligatoire, comme l’avait souligné, à juste titre, M. Mohamed Bouanane, Directeur - Conseil en management. D’ailleurs, je recommande vivement aux lecteurs de Leaders les textes de M. Bouanane, publiés ici-même. - Amitiés.

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