Lu pour vous - 20.04.2024

80 mots de Tunisie d’Emna Belhaj Yahia

80 mots de Tunisie d’Emna Belhaj Yahia

Par Béchir Garbouj - Le pari n’était pas évident: raconter le pays en 80 entrées, trop brèves au fond – deux pages de petit format – pour tout cerner; le raconter en puisant dans la parole nue des gens, celle qui les peint de la façon la plus immédiate, une parole au premier abord libérée de l’intellect et, jusqu’à un certain point, du souci esthétique. Raconter les choses en élaguant au maximum, tout en allant à l’essentiel du quotidien des hommes. Autant dire pour l’écrivaine renoncer à ce qui faisait le prix de ses fictions ou essais voués à révéler par le détail, le concept, l’image ou la suggestion la complexité du monde et ses beautés cachées. Une sorte de reconversion, en somme, là où l’on avait coutume de laisser se déployer, s’auto-engendrer observations, inventions et questionnements. Mais c’était la base du contrat: non pas seulement accepter les contraintes d’une collection, mais en faire un tremplin vers de nouvelles formes d’écriture.
En fait, la contrainte elle-même était à double tranchant: s’offrir en toute liberté, dans le lexique de la foule, les mots qui vous parlent, et, en même temps ne pas s’attarder, écrire dense, voire laconique, sans que l’émotion y perde. Et là on comprend assez vite qu’au fond Emna Belhaj Yahia était dans son élément: la suggestion autant que la subjectivité assumée ont toujours été au cœur de son art. Peut-être y eut-il, au départ, un travail d’adaptation, mais elle a su construire, dans les limites étroites des «mots» sélectionnés, autant de courts récits, de miniatures, de fables philosophiques, quand ce n’est pas tout cela à la fois. Raconter, peindre, conceptualiser.

Mais la performance ne pouvait s’arrêter là. On sait, par exemple, à quel point l’entame est dans tout écrit un moment crucial. Là, il lui en fallait 80, et qui fussent, toutes, variées, percutantes. Quelques entrées, prises au hasard suffisent à comprendre la difficulté… et à mesurer l’étendue de l’invention. Ici, on va droit au but, on pose, par exemple, la question qui fâche: «qaddêch ‘omrik – quel âge as-tu?» Là, on marque un arrêt sur une formule d’une banalité qui interpelle en terre de bureaucratie: «irja’ ghodwa – reviens demain!» Plus loin, c’est le forçat de la traduction qui est mis à contribution: comment tu dis chmèta  – se réjouir des malheurs d’autrui –? Oui, mais en un seul mot ? Plus loin encore, c’est Max Weber décrétant que « le temps – az-zemên – est une chose sacrée qu’on n’a pas le droit de gaspiller» qui est convoqué… À chaque occurrence, l’esquisse ouvre sur l’infini du vécu ou du pensable. Et la prospection commence qui sera tantôt individuelle, tantôt collective. Ici, le souvenir ému de la mère faisant sa dawlacha – promenade – dans une ville à dimension humaine, sauf que la ville est devenue aujourd’hui un véritable calvaire pour le marcheur. La dawlacha elle-même réveille l’image lointaine d’une médina proprette, avec en arrière-plan la mémoire d’un Tunis «désencombré» et d’une Tunisie rurale où le paysan était solidement amarré à son terroir. Plus loin, c’est l’instruction qui devait libérer la créativité qui s’est transformée en dressage comme si le but était de faire de nos enfants des bêtes de cirque. Ailleurs, c’est l’usage qui définit le rapport à soi, à l’autre: ainsi du mot arabe, «rarement prononcé de façon neutre», un mot chargé à ras bord de colère, de ressentiment. Arabe est supposé désigner chaque Tunisien, mais le ressenti des frustrations historiques est tel que le mot, dans sa déclinaison dialectale – arbi – a fini par désigner le bédouin par opposition au citadin.

EBY a tantôt besoin de dénouer l’écheveau d’un lexique qui ne cesse de se reconfigurer, tantôt de souligner nos rapports fluctuants à la langue française pour nous faire mesurer l’étendue des aliénations qui nous barrent le vrai chemin de l’identité. À moins qu’elle ne parte d’une brève rêverie, mettons, sur en-nesma – la brise – pour nous faire sentir l’étendue des menaces liées au changement climatique. Ou qu’elle ne fasse du rapport du groupe à la durée – angoisse, désinvolture… – un bon moyen de mesurer l’état d’avancement de la nation. Vivre, nous enseigne-t-elle, comme percevoir les âges de la vie en dit long sur les mentalités, mais regarder un peu attentivement un lieu aussi familier que la cuisine (coujîna) nous renseignera de façon encore plus concrète sur cette évolution paradoxale qui a vu se multiplier par deux l’asservissement de la femme, émancipée par le travail et plus que jamais renvoyée derrière les fourneaux.

C’est en fait la Tunisie qu’EBY nous invite à reconnaître à travers ses mots qu’elle traduit (avec une rare finesse) en français et qui ne sont pas tout à fait des concepts mais des matériaux en fusion qu’elle saisit comme en une sorte de capture d’écran. Les gens vivent et agissent à travers leurs mots mais en même temps ils fournissent au récepteur, à travers tel raccourci, telle formule figée, une clé pour qu’il les connaisse de près.

Un peu philologue, un peu historienne, parfois tentée par la sociologie ou la psychanalyse, cédant volontiers à la tentation de l’autobiographie, EBY multiplie les angles d’attaque, avec une certaine prédilection pour la narration et la construction picturale, l’une et l’autre jouant des ombres et des lumières, des oppositions (jamais tranchées) entre sacré et profane, évolution et sclérose, Orient et Occident…

Un livre à la portée de tous, attentif aux continuités autant qu’aux mutations du pays, gratifiant par la précision, la discrète élégance de son écriture.

80 mots de Tunisie
De Emna Belhaj Yahia

Préface de Frédéric Bobin
L’Asiathèque
Collection
«80 mots du monde»
184 pages – 16,50 €

Béchir Garbouj

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